Billard à trois bandes pour les orgesPublié le 19 juin 2020 par Bernard VALLUIS

Canberra s’est attirée tout récemment l’ire de Pékin en prenant l’initiative la première de demander une enquête sur la responsabilité de la Chine dans la propagation de la pandémie Covid-19. Les relations étaient déjà tendues entre les deux pays à la suite de  l’exclusion d’entreprises chinoises d’appels d’offres ou encore le bannissement de Huawei pour le déploiement des réseaux de 5G.

 

Mais le jeu n’est pas égal entre les deux partenaires commerciaux, car si la Chine est la première destination des exportations australiennes de charbon, de minerai de fer et de gaz, elle l’est également pour les orges, la viande bovine et le vin. Aussi, par mesure de rétorsion contre la mise en cause de sa gestion de la pandémie, le gouvernement chinois a décidé le 18 mai dernier d’appliquer des droits de douanes supplémentaires de 80,5 % ad valorem sur les orges australiennes pour une durée de cinq ans, et de retirer leur homologation à quatre des cinq abattoirs australiens habilités pour les exportations. Par ailleurs des menaces pèsent désormais sur les exportations de vin du pays-continent qui a gagné le leadership pour les ventes de vins en bouteilles, devançant la France sur ce marché en développement.

 

Concernant les orges, le gouvernement chinois a utilisé les éléments d’une enquête amorcée en 2018, concomitamment à la dispute sur Huawei, relative à une suspicion de dumping dont la filière ferait l’objet. La sentence rendue publique en mai fait état de concurrence déloyale vis-à-vis de la production chinoise, et à ce titre impose un droit anti-dumping de 73,6 % et un droit supplémentaire anti-subvention de 6,9 %, sachant que ces mesures s’appliquent aux prix des orges faisant déjà l’objet des droits de douanes conventionnels. Autant dire que ces obstacles tarifaires condamnent toute velléité d’exportation australienne.

 

Dans ce jeu géopolitique, l’Australie est trop dépendante des débouchés chinois en général pour entamer une guerre commerciale. Aussi Canberra a simplement décidé de porter le litige devant l’OMC, en déclarant être assurée de son bon droit.

 

Les exportations australiennes d’orges vers la Chine, soit 2,5 millions de tonnes, vont devoir se réorienter sur d’autres destinations. Ce pourrait être une opportunité pour les orges françaises dont les ventes à la Chine pour la campagne 2019/2020 totalisaient déjà 1,15 million de tonnes fin avril, mais dans le même temps, l’Australie pourrait devenir un important challenger sur le marché de l’Arabie Saoudite et diverses destinations méditerranéennes.

 

Si le dossier des orges a été « sorti » opportunément par Pékin, cette dispute s’inscrit dans un jeu d’alliances et d’oppositions plus complexe. A travers l’Australie, c’est l’alignement de ce pays sur les positions nord-américaines qui est visé. Qu’il s’agisse du dossier Huawei ou de la gestion de la crise sanitaire, Canberra et Washington sont sur la même longueur d’ondes. Aussi le conflit sino-australien représente un nouveau développement de ceux qui opposent les Etats Unis et la Chine.

 

Quelle place pour l’Europe dans ce kriegspiel ? En septembre prochain des négociations bilatérales sont programmées entre l’Union Européenne et la Chine, susceptibles de révéler les différences de traitement de ses partenaires commerciaux par la Chine, dans la mesure où certains Etats membres ont manifesté les mêmes réticences à accepter Huawei dans leurs appels d’offres de la 5G, et qu’ils se sont joints à la demande d ‘enquête sur la pandémie.

 

En attendant, les orges françaises vont bénéficier d’une moindre concurrence vers le marché de l’Empire du Milieu et, qui sait peut-être demain, de nouvelles opportunités s’offriront pour les exportations de vin.