Choix alimentaires : sauver le monde ou se sauver soi-même ?Publié le 16 janvier 2015

Un article récemment paru dans “The New Yorker” et signé de John Lanchester, fin gourmet et critique gastronomique britannique revient sur les dimensions identitaire et politique de l’alimentation. Selon lui, nous serions allés trop loin dans la symbolique et il serait temps de revenir à des choses plus simples et plus pragmatiques : se nourrir, c’est d’abord se sauver soi-même, avant de sauver le monde…
Morceaux choisis : « Les gens en sont venus à utiliser la nourriture pour exprimer et définir comment ils perçoivent leur identité. (…) Il y a bien longtemps, l’alimentation parlait de nos origines. Aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous, elle parle de là où nous voulons aller – qui nous souhaitons être, comment nous choisissons de vivre. L’alimentation a toujours été une forme d’expression de l’identité, elle-même plus souple et plus fluide à présent. Elle change avec le temps, en réponse à des pressions différentes. (…) Les modes et les tendances alimentaires peuvent paraître idiotes et superficielles mais touchent à quelque chose de plus profond : notre capacité à choisir qui nous voulons être. (…) Se nourrir est devenu anxiogène. (…) Les gens se sentent jugés du fait de leurs choix alimentaires, et ils ont bien raison, car ils le sont ! (…) L’alimentation relève tout autant de la politique et de l’éthique que de la subsistance. Les gens se sentent obligés de faire leurs achats et de se nourrir de manière responsable, bonne pour la santé, durable. C’est au moins l’impression que l’on a en lisant ce qui s’écrit sur la culture alimentaire : que c’est un substitut à la politique. Pour certains, cela va même au-delà : c’est la véritable politique, la plus urgente et la plus impactante. (…) Il y a une idée très bouleversante et généreuse dans le fait de penser que lorsque nous achetons du maïs d’été, des variétés de tomates anciennes, ou du poulet bio élevé en plein air, ces actions ont un sens politique. Avec ces choix, nous nous imaginons contribuer à sauver le monde, chacun à sa petite échelle. C’est une idée formidable, mais je ne peux y souscrire. Ce n’est pas ainsi que l’on peut nourrir la population mondiale. Pour cela, nous avons besoin de l’agriculture industrielle. Cela ne remet pas en question la vertu individuelle de nos choix de consommateurs, mais cela signifie qu’ils ne vont pas bien loin pour rendre le monde meilleur. Si les choix des consommateurs, actes minuscules, sont les actes les plus chargés de sens dans nos vies, alors peut-être que l’on ne réfléchit pas, qu’on n’agit pas à suffisamment grande échelle. »