« Faire de l’exploitation agricole une entreprise de son temps »Publié le 11 juin 2019 par Isabelle DELOURME

Dans le prolongement de son assemblée générale, agridées a organisé le 5 juin 2019, à Paris, une conférence sur le thème « Faire de l’exploitation agricole une entreprise de son temps ». Tout au long de cette journée animée par Yves Le Morvan (agridées), se sont succédés des chefs d’entreprise agricole ou agroalimentaire, mais aussi des représentants de la distribution, de l’enseignement agricole, de la banque, des filières et des territoires, sans oublier des spécialistes du droit rural et de la fiscalité agricole. Leur point commun : dire haut et fort que l’entreprise agricole d’aujourd’hui ne peut plus être contrainte par des dispositions héritées du passé et doit s’épanouir dans un cadre rénové intégrant les nouveaux impératifs économiques et sociétaux.

 

 

 

L’exploitation agricole est bien une entreprise de son temps. Fanny Tamisier, éleveuse d’ovins dans le Gard, non issue du milieu agricole, souligne l’importance des relations agriculteur/société. « J’ai vu l’évolution. Le regard de la société sur l’agriculture a changé. Le discours des agriculteurs et des éleveurs aussi » explique-t-elle. Proche de la ville, elle vend l’essentiel de ses animaux conduits en élevage extensif plein-air et dans les vignes, selon un modèle de circuit court, essentiellement au moment des fêtes religieuses musulmanes. Elle a recours pour l’abattage de son troupeau à un abattoir collectif créé avec d’autres éleveurs. Pierre Colin, viticulteur en AOP Picpoul de Pinet (Hérault) et producteur d’olives et de grenades souligne l’importance d’avoir une stratégie d’entreprise et notamment par la diversification, de communiquer et d’agir collectivement. Des propos confirmés par Gérard Michaut, céréalier bio dans l’Yonne et ancien président de l’Agence Bio : « La solitude en agriculture est la pire des choses ». Il a expliqué sa transition vers le bio entamée il y a 20 ans et son partenariat technique avec d’autres agriculteurs.

D’agriculteur, Luc Darbonne est devenu industriel, créant Darégal, entreprise familiale devenue leader mondial dans la culture et la transformation des herbes aromatiques notamment surgelées, dont le siège est à Milly La Forêt (Essonne), mais qui dispose de sites en Europe et aux Etats-Unis. « En 2000 nous avons décidé de faire toute notre production à l’extérieur » explique-t-il. L’entreprise a depuis recours à des contrats annuels ou pluriannuels avec des agriculteurs équipés de matériel d’irrigation, sur environ 10 % de leur surface. Ceci permet un allongement de la rotation des cultures et de réduire l’utilisation des phytosanitaires sur les cultures. La transparence est fondamentale et présente tout au long de la chaîne, de la production jusqu’à l’utilisateur. « Nous sommes tous dans une blockchain » précise t-il. La photo de l’agriculteur figure sur les boites d’herbes surgelées vendues en grandes surfaces, et les grands clients (Unilever, Starbucks,…) se rendent sur le terrain pour visiter les champs d’herbes aromatiques.  Luc Darbonne a alerté sur le risque de délocalisation à l’étranger des entreprises telles que la sienne, en particulier en raison du coût fiscal élevé en matière de transmission d’entreprises, comparativement aux mesures mises en place en Italie, en Espagne ou en Allemagne.

 

 

Pierre Bourdereau, du groupe Casino, a souligné les initiatives du groupe réalisées par exemple en contractualisation pluriannuelle avec tous les acteurs d’une filière qui fonctionnent bien (Agneau de Sisteron, viande bio Unibio,…), mais qui ne sont pas forcément suffisamment mises en avant. Il a également insisté sur la diversification des sources d’approvisionnement des consommateurs. La massification des achats dans les hypermarchés régresse en raison des attentes des consommateurs qui deviennent de plus en plus pointues et exigeantes sur la qualité, l’origine, le mode de production (bio,…). « Nous devons travailler là-dessus » a-t-il estimé.

 

La balle est dans le camp des professionnels de l’agriculture en matière d’enseignement et de formation professionnelle agricole pour les adapter précisément aux besoins des entreprises agricoles. Philippe Vinçon, Directeur Général de l’enseignement agricole et de la  recherche  au  ministère de l’agriculture a ainsi annoncé le lancement le  1er juillet 2019 d’une réflexion sur les attentes du monde professionnel agricole sur ces questions. « L’enseignement agricole prépare à plus de 200 métiers » a-t-il précisé. Pour l’heure, trois axes d’enseignement ont déjà été renforcés, à savoir l’économie et la gestion de l’entreprise, l’agro-écologie, et l’adaptation aux enjeux territoriaux.

 

Pour que l’exploitation agricole soit une entreprise de son temps, encore faut-il tracer une direction claire et lisible pour tous. Jean-Christophe Roubin, Directeur agriculture à Crédit Agricole SA  s’est interrogé quant à la présence en France d’une véritable vision pour l’agriculture, d’un cadre fiscal stable, du renouvellement des générations de chefs d’exploitations agricoles….  « Demain, la Pac sera peut-être tellement soumise à conditionnalité que les entreprises ne la demanderont pas » imagine-t-il. En dépit de nos atouts, force est de constater que l’écart de compétitivité se creuse même avec nos voisins européens (Allemagne, Espagne, Pologne, ..). « Aujourd’hui certains groupes français ont choisi la délocalisation et produisent depuis ces pays pour exporter » a-t-il constaté.

 

 

 

 

L’entreprise agricole a d’ores et déjà de nouveaux besoins. Au cours d’une table ronde, Hubert Bosse-Platière (Professeur des Universités, UBFC), Julien Forget, avocat associé du Cabinet Terresa, Robert Boitelle (membre du Comité d’orientation de Sol et Civilisation) et Jean-Marc Bournigal (Directeur général AGPB) ont évoqué respectivement la question foncière, les évolutions de la fiscalité, la nouvelle dimension sociétale de l’agriculture et les outils de gestion de risques et de résilience de l’agriculture. Hubert Bosse-Platière a notamment souligné la nécessité de disposer d’un document unique qui permette d’envisager la politique foncière de manière globale, au lieu de l’actuel millefeuille territorial. D’après Julien Forget, la fiscalité évolue de plus en plus vers la notion d’entreprise multisectorielle. Robert Boitelle, lui-même pluriactif, constate que les ruraux ne connaissent pas ce qui se fait dans une exploitation agricole. « Nos fermes sont en perpétuelle évolution. Il faut montrer comment nous travaillons, rétablir le capital confiance. Demain l’agriculture sera innovante, mais encore plus communicante ! ». Pour les céréaliers représentés par Jean-Marc Bournigal, au-delà des outils destinés à améliorer la résilience des entreprises, une des réponses se trouve dans la démarche HVE, capable de rassurer la société civile.

 

Le mot de la fin est revenu à Patrick Ferrère, Délégué général d’agridées. « Aujourd’hui, pour la réussite de notre pays et celle de nos chefs d’entreprise agricole, nous voulons à agridées, sortir les producteurs des crises économiques et morales qu’ils traversent » a-t-il déclaré. 7 thèmes prioritaires ont déjà été engagés ou vont l’être. Ils seront chacun une pierre dans la construction de cette nouvelle donne. Il s’agit de ré-européanniser la Pac, de reconnaître la diversité des activités de l’entreprise agricole, de mieux structurer les filières, réformer la fiscalité agricole, protéger les aléas économiques, protéger le foncier agricole et de financer les investissements, la recherche et l’innovation. Et de conclure : « Tout l’enjeu est de faire du chef d’entreprise agricole un acteur, capable de choisir son destin et de ne plus subir sa situation dans des carcans étouffants. Il est de la responsabilité de l’Etat de fixer, en concertation avec les acteurs, un cadre réglementaire et législatif propice à cette ouverture et à ce bol d’air dont nos filières ont besoin ».

 

VOIR AUSSI la page “Retour sur notre 152ème Assemblée générale !” avec les liens vers notre chaine YouTube et les débats en REPLAY, les slides et discours des intervenants.

Sur Twitter : #AGagridées #Entreprise #Agriculture

*****

Les dernières notes de think tank et d’analyses publiées :

Agridées publie régulièrement des notes de think tank et des analyses qui sont en accès libre sur le site internet www.agridees.com

Celles-ci peuvent vous intéresser :

Filière céréalière française : construire une stratégie d’exportation, Yves Le Morvan, janvier 2019

Bioéconomie : entreprises agricoles et société, une urgence partagée, Marie-Cécile Damave, octobre 2018

La résilience des filières bio, Yves Le Morvan, mars 2018

Tous acteurs de la transition numérique agricole, Marie-Cécile Damave, septembre 2017

La problématique des protéines pour répondre aux enjeux sociétaux, nutritionnels et économiques en Europe, Marie-Cécile Damave, janvier 2019

Pac 2020, une réponse au défi européen, agridées, juin 2018

Contractualisation vs contrat : passer de la sémantique à la pratique du contrat, agridées, septembre 2017

*****