Fiertés et frustrations du Nobel de chimiePublié le 13 octobre 2020 par Bernard VALLUIS

Adn-génétique/pixabayEn décernant le prix Nobel de chimie 2020 à Jennifer Doudna et à Emmanuelle Charpentier, l’académie suédoise couronne les travaux d’une américaine et d’une française associées dans la découverte des mécanismes d’édition génomique. Il s’agit d’une véritable révolution dans le domaine de la biologie moléculaire en permettant d’intervenir de manière précise sur les gènes des espèces animales et végétales pour en modifier les effets ou pour réparer les dysfonctionnements. Cette technique ouvre la voie à un nombre impressionnant d’applications dans la recherche médicale, notamment pour s’attaquer aux maladies génétiques, mais aussi en matière de sélection animale et végétale.

 

Cette récompense est l’occasion de se réjouir que ce prix aille aux travaux de deux femmes, et que l’une d’entre elles soit française. Emmanuelle Charpentier, avec son équipe de l’entreprise danoise Danisco, avait mis en évidence en 2007 les mécanismes du système immunitaire de protection de la bactérie lactique contre les virus bactériophages. Cette avancée importante pour l’industrie laitière s’appuyait sur des travaux précédents d’observations de séquences répétées de protéines[1] sur les gènes de la plupart des bactéries en leur conférant une capacité de réduire les attaques virales.

 

Et c’est en 2012 que Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier démontrent dans une publication[2] que le système immunitaire bactérien peut être programmé pour modifier les gènes de tout organisme vivant en utilisant les propriétés d’une protéine bactérienne Cas9[3] pour couper le génome en un point précis, mécanisme que la vulgarisation scientifique a qualifié de « couteau suisse de l’édition du génome » ou de « ciseau génétique ».

 

En matière de sélection végétale, CRISPR-Cas9 est la technique la plus aboutie des techniques d’édition de gènes, regroupées dans la catégorie des « nouvelles technologies de sélection végétale » (NBPT’s ou NBT’s[4]) qui comprend également les mutagénèses dirigées, les cisgénèses[5] et les technique épigénétiques. Il s’agit là encore d’une révolution par rapport aux méthodes traditionnelles de sélection ou d’hybridation, ou encore de manipulation génétique qui font appel à des transferts de gènes d’espèces différentes. Ces nouvelles technologies représentent des gains considérables en termes de délais d’obtention comparés aux 7 à 10 ans d’un cycle de sélection conventionnelle, en termes de performances et de résistances aux bioagresseurs, et de promesses d’adaptation rapide au changement climatique devenue une urgente priorité.

 

Mais à la fierté légitime qu’une française ait pu contribuer à cette révolution succède la frustration que des ONG françaises aient interpelé le Conseil d’Etat en 2016, débouchant sur un arrêt de la Cour de Justice de l’Union Européenne de juillet 2018[6], jugeant que les plantes obtenues par le NBT’s soient assimilées à des OGM, et par conséquent soumises aux mêmes restrictions réglementaires. Décidément, après les déclarations d’Emmanuelle Charpentier jugeant qu’elle n’aurait pas eu l’opportunité ni les moyens de développer en France les recherches qu’elle a conduites aux Etats-Unis, en Autriche, en Suède, et aujourd’hui en Allemagne, et compte tenu de l’ostracisme que des minorités agissantes font régner dans la société et l’économie française, on ne peut que déplorer que notre pays se prive de ses talents, et des progrès qu’ils suscitent, dans une conception rétrograde de la science, portant un nouveau coup à la compétitivité de l’agriculture française.

 

[1] CRISPR : Clustured Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats.

[2] http://www.sciencemag.org/content/337/6096/816.short

[3] Cas9 : Crisper Associated Protein 9.

[4] NPBT’s : New Plant Breeding Techniques; NBT’s : New Breeding Techniques.

[5] Cisgénèse : transfert de gènes entre plantes de la même espèce ou proches.

[6] CJUE, 25 juillet 2018, aff. C-528/16, Conf. paysanne e.a./Premier ministre et ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt.

 

Pour en savoir plus : 

Pourquoi se passer de techniques modernes d’amélioration génétique face à la pression climatique ? – Marie-Cécile Damave, août 2018 : https://www.agridees.com/publication/cjue-et-mutagenese/