Fruits et légumes frais, la quadrature des injonctionsPublié le 29 avril 2020 par Yves LE MORVAN

Les fruits et légumes frais symbolisent au mieux les questions que se posent les consommateurs et les responsables politiques sur l’évolution des politiques agricoles et de l’alimentation pour le monde d’après. L’idée générale de souveraineté alimentaire, avec son cortège d’ambiguïtés (régionale, française, européenne ?) fait florès, au même titre que l’ambition du local (production locale, circuits courts et de proximité). Le tout est enchâssé cependant dans une politique agricole qui a fait de l’Europe une grande zone de production et de consommation et, tous produits, la première puissance exportatrice agricole et alimentaire mondiale.

 

Les professionnels des fruits et légumes, eux, ont d’abord dû se débattre avec les conséquences du confinement. Les marchés dits de « plein vent » représentent à l’année environ 15 % des débouchés, parfois un tiers, selon les espèces, la saisonnalité, le climat…et les produits sont périssables. Il a fallu co-rédiger rapidement un Guide de Bonnes Pratiques qui a facilité une réouverture partielle des marchés, 1/3 pour le moment. Mais la RHD[1] est toujours à l’arrêt, elle représente 10 % des débouchés. Heureusement la distribution, dans toutes ses formes de canaux, a pu répondre aux urgences (fraise, asperge…). Et si les négociations avec les transporteurs ont pu être parfois difficiles en termes de tarifs (+ 25 % quelquefois demandés en début de crise, avant rediscussions), la logistique a néanmoins bien suivi. Cela grâce à l’engagement de tous : des producteurs aux metteurs en marché et l’ensemble de leurs salariés.

 

A ce stade, ce qui frappe dans le fonctionnement de cette filière si multiple et si hétérogène, c’est la solidarité. L’interprofession, Interfel, en est le reflet. Elle intègre toute la chaîne des producteurs aux distributeurs, y compris les importateurs. Elle en est aussi un acteur, cela s’est traduit par la participation à la rédaction d’un guide de Bonnes Pratiques pour les marchés, par la commande collective de 2 millions de masques à répartir aux entreprises, et ce le sera bientôt par des campagnes de communication pour favoriser la consommation. Le présent aspire toutes les énergies.

 

Alors, un chiffre pour lancer le débat futur : L’autonomie alimentaire de la France en fruits et légumes frais est de 50 %. Un peu plus pour la composante légumes, un peu moins pour la partie fruits, du fait des fruits exotiques.

 

Une partie non négligeable de nos importations provient de l’Union européenne. Nous ne sommes pas dans la situation de dépendance vis à vis de la Chine ou de l’Inde que nous découvrons en matière de produits pharmaceutiques, ou de matériels de santé tels les masques. Nous sommes en bonne partie dans une allocation du marché intérieur. A revoir, mais comment ?

 

Un autre chiffre pour approfondir la réflexion, cette fois-ci à propos du local : Sur les 880.000 tonnes de fruits et légumes frais consommés annuellement dans toute l’Ile-de-France, à peine 90.000 tonnes y sont produites.

Un chiffre cité par Olivier De Carné, Directeur stratégie des filières d’Interfel, lors d’une audition devant une commission du Conseil Économique, Social et Environnemental la semaine dernière. Nous sommes encore loin d’avoir mis les villes à la campagne. A revoir, mais comment ?

 

Ces questions qui se posent légitimement ne trouveront pas de réponses dans la facilité, les slogans ou un concours Lépine de réforme de la PAC. Elles étaient pour partie posées avant la crise : coût du travail en France, organisation des filières, droit de la concurrence, innovation produits, homogénéité des normes européennes…De nouvelles préoccupations apparaissent ou évoluent. A titre d’exemple, le consommateur souhaite de nouveau acheter des produits emballés par souci hygiénique, au moment où la fin du plastique se programmait…, ou, plus positivement, les filières peuvent espérer capitaliser sur l’origine France, sans que cela ne soit exclusif.

 

En fait, le vrai débat en matière de fruits et légumes, comme pour tous les autres produits alimentaires, est celui de la construction et de l’acceptation de la valeur : la valeur et le prix à reconnaître par les consommateurs, alors que nous sommes dans les prémices d’une grave crise économique qui impactera les budgets ; la valeur nutritionnelle et celle du goût et des territoires, à reconnaître par nos concitoyens alors que nous vivons une crise sanitaire qui modifiera les exigences.

 

 

Il faut souhaiter que ces injonctions ne soient pas insurmontables et ne constituent pas une quadrature du cercle.

 

 

[1] Restauration hors domicile