Grandir au quotidien avec le pain, cet « essentiel »Publié le 12 juin 2019 par Marie-Laure HUSTACHE

 

 

Mon coeur est saturé de plaisir quand j’ai du pain et de l’eau.” – Epicure

 

A l’ère des régimes « sans » ou des « Yuka » et autres applications faisant de nous des consommateurs avertis et surinformés (voire surangoissés), il est important de se rappeler les principes du « bien manger » ! Et quelle meilleure façon pour cela que d’explorer le rapport des enfants à un aliment emblématique de notre culture alimentaire : le pain.

« Au fond, qu’est ce qui est réellement en jeu quand on parle du pain ?»  se sont ainsi demandés Dominique Anract, Président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française,  et Bernard Valluis, Président du Centre d’information des farines et du pain, en confiant pendant un an une mission d’étude au socio-anthropologue Claude Fischler. Cette nouvelle enquête* lancée par l’Observatoire du pain et révélée il y quelques jours à la presse met en lumière le rôle décidément « à part » que joue – ou pas – le pain dans la vie des petits Français.

Les « explorateurs » mandatés pour identifier “le rôle du pain dans les apprentissages sociaux et alimentaires de l’enfant” ont ainsi porté leur attention sur ces choses qui semblent « aller de soi » et se transmettent sans qu’on y prête attention : les gestes et les rites associés au pain par exemple ou les âges de la vie auxquels il apparaît dans le quotidien des enfants (se saisir de son premier morceau de pain, retrouver un sandwich dans son cartable, partager le pain à table avec les adultes, aller acheter seul une baguette au coin de la rue etc.)

 

Langage, partage, conscientisation des repas et construction d’une culture alimentaire

 

 « Il est frappant, dit Claude Fischler, de constater à quel point on se souvient, longtemps après, des comportements et rites familiaux en lien avec le pain. L’image d’un grand-père signant le pain avant de le couper ou le souvenir d’un père “ piquant ” systématiquement les croûtons de la baguette du soir sont intacts plusieurs décennies après» À ces notions importantes s’ajoute pour Claude Fischler la dimension centrale du partage qui marque le rapport au pain toute la vie durant. « Par essence le principe du partage du pain va de soi ». Sans aucun besoin d’explication, l’enfant l’intègre. Ces rites et ces pratiques, comme celle de se passer le pain « à la main » – quand il n’y a pas d’invités – contribuent à l’intégration de l’enfant dans son groupe.

Ce que notre Note agridées « Bien manger cela s’apprend et prend du temps » parue en 2015 souligne également, en insistant sur les souvenirs alimentaires à encourager et entretenir le plus tôt possible chez l’enfant, lui permettant de se construire pour la vie des référents et des repères lui permettant de situer le « bien manger ».

 

Quand la préoccupation diététique impacte la transmission (et le plaisir)

 

L’étude a enfin le mérite de souligner le brouillage de cette transmission par la hausse des préoccupations diététiques de nos sociétés, friandes des aliments « healthy » et « qui ne font pas grossir » . Difficile en effet d’échapper aux stigmates d’une époque qui cultive les inquiétudes, les révélations, les modes et tendances sur l’alimentation. Ainsi, il apparaît que le pain subit une vague de « nutritionnisme » qui semble progresser. Pour résumer, dit Claude Fischler, « cela consiste à voir le nutriment avant l’aliment »… et la diététique plutôt que les usages de la commensalité. « Ce qui est en jeu, c’est l’objet même de cette étude : les apprentissages alimentaires et sociaux auxquels le pain contribue effectivement… L’alimentation en général et le pain en particulier ont aidé et aident encore des générations d’enfants à devenir ce qu’ils sont… », conclut Claude Fischler : « Ramener l’alimentation à la nutrition a des conséquences importantes : remplacer des usages traditionnels, la culture de la commensalité, par des choix individuels considérés comme rationnels et salutaires. »

Une tendance encore minoritaire mais en progression, où l’approche technique l’emporte sur celle du ressenti, de la volupté et du plaisir simple et accessible de savourer en famille une tartine beurrée au petit-déjeuner…

 

 

 

*Le socio-anthropologue Claude Fischler a conduit depuis un an pour l’Observatoire du pain une étude sur le rôle du pain dans les apprentissages alimentaires et sociaux des enfants en France. Son travail de terrain vient d’être complété par une enquête conduite en mai 2019 auprès de 800 mères d’enfants de 7 à 17 ans et d’un groupe de 60 adolescents de 13 à 17 ans.