Horizon 2050Publié le 26 juin 2020 par Bernard VALLUIS

Lorsque Georges Orwell publie en 1949 son second roman «1984 », une œuvre de science fiction décrivant un monde soumis à des régimes totalitaires, conçue au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et en pleine guerre froide, il décrit le futur sombre de la planète à plus d’une génération de distance.

 

Dans l’échelle du temps, cet horizon projeté à 30 ans semble faire consensus pour explorer l’avenir. Pour les plus âgés, c’est se préoccuper de l’état du monde qu’ils vont laisser à leurs progénitures, et pour leurs enfants et petits enfants, c’est anticiper la vision de leur futur cadre de vie.

 

Ainsi, dans son rapport de 2014[1], le Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’évolution du Climat (GIEC) attire l’attention sur les échéances du XXIème siècle, 2050 et 2100, et recommande aux décideurs des nations de se fixer pour objectif la limitation de l’élévation de la température du globe en 2050, ce qui sera repris dans les engagements de la COP21 en 2015.

 

Tous les travaux de prospective retiennent cette même date comme terme des grands défis auxquels l’humanité doit faire face : défi démographique avec une projection de 9,1 milliards d’hommes sur terre en 2050, défi climatique du fait de l’augmentation des températures due aux émissions des gaz à effet de serre, défi énergétique en rapport avec l’épuisement des ressources fossiles et, enfin, défi alimentaire compte tenu des terres agricoles disponibles.

 

Aussi n’est-il pas étonnant que la FAO ait choisi 2050 pour effectuer ses projections à long terme concernant les productions agricoles, les émissions des gaz à effet de serre qu’elles génèrent et les problématiques de nutrition et de sécurité alimentaire. L’International Food Policy Research Institute (IFPRI) avait réalisé un travail collectif publié en 2010 pour analyser les scénarios de compatibilité entre sécurité alimentaire, production agricole et changement climatique en 2050. Cette étude avait pris le relai de l’initiative AgriMonde qui dès 2009 cherchait à répondre à la question « pourra-t-on nourrir les hommes en 2050 ? », initiative que l’INRAE a poursuivi avec le CIRAD en publiant le rapport AgriMonde-Terra en 2018[2]. Si le Centre d’Étude et Prospective du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a opté pour un terme plus rapproché pour explorer les impacts de la mondialisation à l’œuvre dans les systèmes alimentaires, le rapport Mond’Alim 2030 a servi de repère pour d’autres prospectives à plus long terme.

 

La Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) a été définie par la Loi de Transition énergétique pour la croissance verte de 2015[3]. Il s’agit de la feuille de route de la France pour lutter contre le changement climatique et dont l’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en 2050. C’est dans ce cadre que l’IDDRI conduit actuellement des travaux sur les implications socio-économiques de la SNBC en termes de revenus et d’emplois agricoles, ainsi que d’emplois dans les filières agroalimentaires. A l’issue d’une étude conduite par l’INRAE en collaboration avec Pluriagri, un rapport a été publié en février 2020 sur la « Place des agricultures européennes dans le monde à l’horizon 2050 »[4].

 

Enfin, dans le cadre du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) s’est vu confier l’élaboration de scénarios prospectifs de l’avenir de l’agriculture et de la forêt en 2050. Le rapport « Agri 2050 »[5] établi en décembre 2019 présente quatre scénarios dont les intitulés caractérisent bien des futurs contrastés : « Sobriété savante », « Capitalisme environnemental »,  « Renouveau productiviste », « Citoyens des territoires ». En conclusion les rapporteurs confirment le rôle indispensable de l’action publique pour préparer ou accompagner les évolutions  à venir quel que soit le scénario.

 

Toutes ces prospectives ont en commun la recherche d’une compatibilité entre démographie, activité humaine dans ses rapports avec le climat, productions agricoles et sécurité alimentaire. Si les réponses paraissent rassurantes sur la capacité de nourrir l’humanité grâce aux progrès de la productivité, à la mobilisation des terres agricoles et à la réduction des pertes et gaspillages, les moyens d’y parvenir sont moins sûrs dans la mesure où ils reposent sur des hypothèses d’actions collectives des nations, de consensus multilatéral et d’acceptabilité socio-économique des transitions nécessaires.

 

Dès lors 2050 est devenue l’horizon sur lequel se projettent toutes les utopies et dystopies, les uns faisant appel aux progrès de toutes les sciences et techniques, les autres prônant la décroissance ou prédisant l’effondrement des sociétés humaines. 2050 s’est muée en marqueur des visions politiques immédiates, mais aussi révélateur des limites des politiques publiques qui pour être efficaces requièrent l’adhésion des citoyens. Cependant 2050 n’est pas l’alpha et l’oméga de la construction de l’avenir, et si l’humanité s’inquiète de la déforestation, elle devrait emprunter à la sagesse des forestiers qui plantent des arbres aujourd’hui en sachant qu’ils n’en verront pas la maturité et qui pensent donc l’avenir en termes séculaires.

 

Est-ce pour répondre à l’inquiétude de ne plus être vivant dans 30 ans que tant d’explorateurs du futur se contente d’un horizon plus proche. Ainsi, avec la magie des chiffres ronds, 2030 fait consensus. Nombre de prospectives et de stratégies publiques et privées ont choisi cette date pour décrire des scénarios plausibles et des programmes d’actions. En rapprochant le curseur du temps, les acteurs économiques et politiques exorcisent les incertitudes d’un avenir lointain en imaginant des lendemains à portée de tous.

 

 

 

 

[1] Changements climatiques 2014, Rapport de synthèse.

[2] Agrimonde-Terra foresight: Land use and food security in 2050.

[3] Loi n°2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique, JORF 18 août 2015.

[4] Rapport de synthèse

[5] CGAAER, Agri 2050, une prospective des agricultures et forêts françaises.