20/12/14

Éric Giuily

Président de CLAI

 

 

Eric Giuily est actuellement président de CLAI, cabinet indépendant de conseil en stratégie de communication. Il a vécu de l’intérieur la mise en œuvre de l’acte I de la décentralisation. A l’aube de l’Acte III, il nous livre une vision.

 

Cet entretien est paru dans la Revue Agriculteurs de France n°214, décembre 2014.


 

Agriculteurs de France : « L’Acte III de la décentralisation a-t-il été bien engagé ? »

« Au départ, pas vraiment. Il y a eu une ambiguïité sur la finalité: donner plus de pouvoirs et de moyens aux élus comme entre 1982 et 1986, ce que l’on appelle aujourd’hui l’acte I de la décentralisation,  ou rationnaliser l’organisation territoriale pour réduire les coûts. On a essayé de faire les deux à la fois sans le dire et on a perdu beaucoup de temps à vouloir concilier l’inconciliable. Dans la perspective de la présidentielle de 2012, j’ai raconté mon expérience de l’acte I dans un livre « Il y a 30 ans, l’Acte I de la décentralisation ou l’histoire d’une révolution tranquille » (1).  Puis j’ai prodigué mes conseils au nouveau Gouvernement, avant de constater que la stratégie adoptée était finalement à l’opposé de mes recommandations ! Je suggérais d’agir vite avec une première série de mesures choc qui serviraient d’effet levier. Le projet retenu s’est au contraire voulu global, couvrant les multiples aspects du sujet, avant d’être coupé en trois et profondément modifié par le Parlement. Cela a pris plus de dix-huit mois. Et c’est  seulement début 2014 avec l’annonce par F Hollande du regroupement des régions puis le discours de Manuel Valls en avril que cette première mesure-choc est arrivée. La réforme a pris la dimension qu’elle devait avoir, plus courageuse, plus claire: faire des économies. C’est la deuxième mesure choc après le  non-cumul des mandats. Mais deux ans ont été perdus. Même s’il faut reconnaître que c’est plus dur que pendant les années 80-2000 où le transfert de pouvoirs Etat-Collectivités était vertical. Aujourd’hui il faut agir de façon horizontale, entre collectivités locales, avec des objectifs  d’optimisation, pour faire des économies, en allégeant,  sans mettre à mal les services aux citoyens sur les territoires. »

 

Agriculteurs de France : «En quoi les « territoires ruraux » sont-ils concernés par la réforme en cours ? Vous préconisez d’ailleurs une France à 12 régions, 50 départements et 4 000 intercommunalités…

« L’agriculture, les zones rurales sont bien-sûr concernées de près. Il y a eu en France un empilement successif d’organisations et de compétences (avec les coûts qui ont suivi), auquel s’est ajoutée la dimension européenne.

Sur la partie rurale, si on raisonne en « bassins de productions », ou plus précisément en « bassins de vie », la carte doit être adaptée au contexte local : il y a des zones où on peut supprimer des départements, à proximité des grandes agglomérations et d’autres sans pôle d’attraction fort où le département est indispensable.

Ma préconisation est de faire une « carte à la carte » en fonction des bassins de vie identifiés. Avec notamment deux objectifs : garantir le meilleur service public au citoyen tout en diminuant les dépenses, et tenir compte des spécificités des territoires selon les habitudes de vie des citoyens (proximité d’une métropole ou pas, réseaux de transports et hospitaliers, recrutement des Universités, etc ). »

 

Agriculteurs de France : « Selon vous,  faudrait-il aussi diminuer le nombre de ministères ? Pourquoi pas un rapprochement entre le  ministère de l’agriculture  et le ministère de l’économie par exemple ? »

« Je suis favorable à une diminution du nombre des ministres. D’abord pour montrer l’exemple aux collectivités à qui on a demandé des économies, ensuite par pure logique puisque  la décentralisation réduit le périmètre de l’État. Pour revenir à cette idée de rapprochement entre ministères, l’agriculture étant un secteur productif comme les autres (et ô combien stratégique pour l’avenir du pays) il pourrait comme l’industrie rejoindre un grand ministère de l’économie…

 

Propos recueillis par Marie-Laure Hustache

 

(1)Dans son livre intitulé « Il y a 30 ans, l’Acte I de la décentralisation ou l’histoire d’une révolution tranquille » Eric Giuily dévoile les coulisses de cette réforme fondamentale dont il fut l’un des acteurs centraux. Conseiller de Gaston Defferre de mai 1981 à novembre 1982, puis directeur général des collectivités locales jusqu’en juin 1986, il a eu la responsabilité d’assurer la mise en œuvre du premier projet de loi de décentralisation, ainsi que des 32 lois et 300 décrets qui suivirent. « Il y a 30 ans, l’Acte I de la décentralisation ou l’histoire d’une révolution tranquille ». Eric Giuily. 01/03/2012. Editions Berger Levrault. 29 euros.
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