23/11/18

Daniel Prieur

Président de la Chambre interdépartementale d’agriculture Doubs-Territoire de Belfort

1/ Quel regard portez-vous sur la vitalité des territoires ruraux en France?

 

Un regard contrasté ! Tout dépend si l’on parle du « rural profond », ou du « rural » qui bénéficie de l’attraction des villes ou des voies de communication. Certains territoires ruraux peuvent bénéficier d’autoroutes ou de de réseaux de bus qui leur permettent d’être connectés à la ville. C’est génial pour les habitants, car ils ont accès à la mobilité, élément essentiel. Par ailleurs, si l’on regarde les statistiques, et en particulier celles des votes politiques extrêmes, on peut constater que ces aspects de liens à la ville, à la mobilité, d’accès à la santé, à la sécurité s’expriment plus nettement dans les votes des populations rurales de l’Est et du massif central.

 

De manière générale, les territoires qui ont le plus de « chance » sont ceux qui avaient déjà une pratique de l’intercommunalité, et qui n’ont pas « déshabillé » les petits villages au profit du « bourg centre ». La notion de maillage est très importante. On peut par exemple faire un partenariat avec le lycée dans le bourg centre, tout en maintenant les écoles dans les milieux ruraux. Il faut raisonner en étoile, et non en centralisant.

 

L’autre aspect de la dynamique des territoires, en plus de l’emploi et des dessertes routières et ferroviaires réside dans le dynamisme que peut engendrer le monde associatif. Plus il est fort, intergénérationnel, plus il accompagne la vie des habitants et des territoires. C’est comme pour les villes.

 

Mais pour que les territoires vivent demain, il faut aussi avoir le souci de la jeunesse et qu’il n’y ait pas que de personnes âgées. Aujourd’hui 1 agriculteur sur 2, et dans certains endroits 2 agriculteurs sur 3 n’ont pas de successeur en ligne directe. C’est la même chose pour les artisans, les professions libérales. Il faut accompagner les transitions et relever les défis liés à l’habitat et aux dynamiques professionnelles. Je plaide pour imaginer, par exemple avec les offices HLM, des petits foyers à l’échelle des territoires qui permettraient d’associer des agriculteurs et d’héberger des jeunes en apprentissage. Ils pourraient être intégrés à un partenariat avec la communauté de communes, et pourquoi pas conventionnés avec un restaurateur. Le problème n’est pas l’emploi, mais de savoir comment faire pour que demain des personnes passent d’un statut de salarié à celui de repreneur d’entreprise !

 

 

2/  La situation est-elle la même dans votre département ?

 

Sur le plan économique, dans le Doubs, l’agriculture est au premier plan. J’ai la chance d’être sur un territoire couvert par l’AOC Comté et où les habitants ont encore beaucoup de contacts avec l’agriculture. Ils vont acheter leur fromage de Comté à la supérette locale. Mais il y a encore des marges de progrès à faire pour exploiter cette notion de territoire. Un agriculteur m’a récemment demandé quand notre coopérative allait créer un magasin pour vendre le Comté produit avec le lait de « chez nous ». La vente en circuits courts va nécessairement se développer, car elle touche un périmètre de consommateurs qui ont le souci de l’empreinte carbone.

 

 

3/  Quelles mesures faudrait-il mettre en œuvre pour renforcer la présence, l’image et le rôle de l’agriculture, demain, dans les territoires ?  

 

Nous avons des outils à notre disposition. J’ai personnellement été très impliqué dans le travail sur les pôles d’excellence ruraux. Avec ces projets les habitants s’accaparaient des lignes de développement de leurs territoires. J’estime qu’on ne développera pas durablement les territoires ruraux par des décisions qui viennent du « dessus », mais à partir de celles des gens du territoire. C’est particulièrement visible avec le tourisme rural qui en se professionnalisant et par son accueil traduit un savoir-être et un savoir-faire.

 

La communication digitale favorise également la valorisation des territoires ruraux. Cela implique toutefois pour être connu et reconnu de mettre en avant les activités de pleine nature mais aussi les entreprises. Il faut cependant faire attention à ne pas être dans l’excès,  en particulier au regard d’une potentielle sanctuarisation du foncier. A titre d’exemple dans le Doubs, les organisations agricoles et la communauté de communes se sont associées pour mettre en œuvre un projet d’installation d’un jeune agriculteur suite à une liquidation judiciaire et une installation sur de micro-surfaces pour faire du porc en plein air. On peut aussi se poser des questions face à des zones artisanales créées depuis des dizaines d’années qui restent vides. Il faut aussi pour les milieux ruraux, privilégier la souplesse pour laisser de la place à de l’initiative collective, partagée.

 

 

Propos recueillis par Isabelle Delourme

@SAFThinkTank

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