06/04/16

Hervé Pillaud

Eleveur et auteur du livre Agronumericus

1/ Après la French Tech, pouvez-vous dire que l’Agri Tech est en marche ?

 

Oui et non ! Les agriculteurs se sont très vite et depuis longtemps appropriés l’usage des technologies issues du numérique, que ce soit les robots pour la traite, les logiciels d’aide à la décision ou d’enregistrement de nos pratiques. Mais le numérique en tant qu’innovation de rupture n’a pas véritable-ment encore été intégré par les agriculteurs et leurs organisations, à l’inverse de ce qui se passe dans certains pays émergents. Nous parlons beaucoup d’innovation, mais il s’agit le plus souvent d’in-novations incrémentales ne tenant pas compte de la rupture.

 

 

2/ Vous envisagez le numérique comme facteur d’amélioration des conditions de travail des agriculteurs, voire de l’évolution générale du secteur. Cet aspect positif sera-t-il suffisant pour atténuer les crises et le malaise ressenti par une partie du monde paysan français.

 

Nous sommes à la croisée des chemins ! J’ai eu la chance de converser cet été avec le philosophe Michel Serres qui m’a fait découvrir une façon nouvelle d’aborder l’agriculture qui est selon lui « la plus grande révolution sociétale du vingtième siècle ». Nous sommes passés de 78 % de la population en 1900 à guère plus de 1 % en 2010, en réalisant l’exploit de multiplier par dix au moins notre productivité. Aucune autre catégorie socioprofessionnelle ne peut revendiquer une telle performance ! Nous vivons depuis les années 60 sur les acquis de la révolution verte qui a permis les gains de productivité. Un des handicaps de l’agriculture de notre pays est de ne jamais s’être véritablement emparé de la problématique du marché. Parallèlement, les problématiques environnementales ont pris une place considérable dans les préoccupations de la société. Cette place est, je pense justifiée, mais il ne sert à rien de fustiger tel ou tel et de dire que les choses auraient dû se passer autrement.

 

Il nous faut maintenant passer à autre chose. Le numérique nous offre des possibilités importantes pour contribuer à résoudre la problématique qui se présente devant nous : produire plus et mieux avec moins d’intrants, mais en mobilisant plus de connaissances. Pour cela nous devons intégrer que nous y arriverons en mobilisant notre capacité de création, de collabo-ration et d’initiative et non par le  infernal : règlement, procédure, précaution. C’est cela qui nous accroche à un monde fini que nous devons accepter de quitter !

 

 

3/ Après ce livre, quelles seront les suites de vos actions et projets ?

 

Évangéliser, écouter aussi tous ceux qui s’expriment par-fois en censeurs, parfois avec une bienveillance critique. Ce sont ceux-là qui m’intéressent, ils vont nous aider à construire l’agriculture de demain. Le monde dans lequel nous entrons a quelque chose d’exaltant, c’est une véritable renaissance qui s’opère. Regardez la Silicon Valley (États-Unis) et ses acteurs qui s’intéressent à notre métier. Il faut faire appel aux compétences, ouvrir les portes de nos fermes à l’initiative et au collaboratif. J’organise ainsi depuis un an maintenant des manifestations « Agreenstartup » (sorte d’hackathon agricole). L’enjeu majeur pour les agriculteurs demain est d’être véritablement maîtres de leurs décisions. Aucun règlement, ni aucune loi ne pourront enrayer véritablement des phénomènes comme Uber ou AirB&B. Des applications semblables vont demain investir notre milieu (l’agriculture, l’énergie et la santé sont les enjeux majeurs de la génération Y). Nous, agriculteurs, nous devons non seulement les intégrer, mais aussi être acteurs. La problématique est simple, toutes les innovations dont nous parlons tant doivent être incrémentées par cette rupture et pas en l’ignorant comme c’est trop souvent le cas. En ce qui me concerne, je veux juste essayer de le faire découvrir à ceux qui ne l’ont pas encore compris. C’est dans ce but que j’ai écrit Agronumericus.

 

 

Propos recueillis par Marie-Laure Hustache

 

Retrouvez cet article dans le numéro 219 de la Revue “Agriculteurs de France” à la page 7.

@SAFThinkTank

Autres interviews :