14/01/16

Jean-Pierre Beaudoin

Professeur associé au Celsa-Paris Sorbonne

Le monde devient…agricole !

 

1. La ville de Paris a lancé en janvier 2016 la charte « Objectif 100 hectares » pour végétaliser et rendre fertiles 100 ha de toits, murs et façades en 2020. Il semblerait que le phénomène d’agriculture urbaine se déploie inexorablement. C’est aussi votre constat ?

 

La question des surfaces agricoles nécessaires pour nourrir une population mondiale de 10 milliards de personnes à l’horizon du demi-siècle fait partie des angoisses ordinaires. Le « paysan du coin » est devenu un succès urbain, qui donne rendez-vous par internet aux amateurs de circuit court (référence à la start-up française La Ruche qui dit oui). A Brooklyn, quelques jeunes urbains cultivent des légumes sur les terrasses d’immeubles. Le maire visite, accompagné de caméras de télévision. A Paris, des toits-terrasses du 15ème arrondissement produisent des fraises (en saison). Les medias s’y intéressent aussi. Quelques auteurs (humoristes) proposaient dès le XIXème siècle industriel de régler la question de la qualité de vie urbaine en mettant « les villes à la campagne : l’air y est plus pur »(1) . Et voilà que c’est la campagne qui entre en ville.

 

2. La campagne serait donc en ville. En quoi ce mouvement traduit-il un basculement ?

 

Aussi anecdotique que ce mouvement puisse paraître au regard du besoin alimentaire à satisfaire, l’intérêt qu’il rencontre témoigne pourtant d’une évolution de nos sociétés occidentales développées : la question agricole a cessé d’être archaïque pour revenir au centre d’enjeux de long terme. Alors que le lien familial avec l’agriculture a disparu pour la majorité d’une population à 80 % urbaine, on redécouvre que la consommation alimentaire nécessite une production agricole. Le monde redécouvre ainsi son assise agricole. Ou du moins la partie du monde et la génération que plus de soixante ans de bouleversements et de progrès économiques, techniques et sociaux ont éloignées de cette réalité, grâce à une abondance considérée comme une donnée. Au point de devenir aussi suspecte que souhaitable : en même temps que l’agriculture redevient un sujet, la question est aussi « quelle agriculture ? ». Ce mouvement de fond dans la relation de nos sociétés à la question de l’agriculture comme condition de l’alimentation, et de la qualité de l’alimentation, doit permettre aux agriculteurs de corriger une autre conséquence des évolutions des dernières décennies : leur isolement.

 

3. Vous pensez donc que l’agriculture urbaine est une chance à saisir pour les acteurs du monde rural ?

 

Le « monde agricole » est devenu un monde à part, un ailleurs inconnu. Rompre l’isolement commence par abandonner, chez les acteurs de l’agriculture eux-mêmes, la référence à un « monde agricole » indifférencié qui les distinguerait du monde tout court. Les agriculteurs ne sont pas ailleurs, ni indifférenciés. Ils sont des acteurs divers d’un monde divers, et le monde est d’abord diversité agricole. Le renouveau de l’intérêt pour la notion de territoire est contemporain du renouveau de l’intérêt – et des exigences – pour l’agriculture, et ce n’est pas par hasard. Dans ce monde qui se redécouvre agricole, l’agriculture diversifie ses identités. Les plus récentes de ces identités sont celles qui résonnent comme des marques dans l’opinion urbaine : bio, Amap … Du fait des représentations qu’elles véhiculent, en phase avec cette opinion, plus que pour leur signification exacte, qui échappe au plus grand nombre. Un autre terme dispose des atouts d’une marque : agriculteur. C’est lui que montre le spot produit par TF1 pour combattre les clichés, quand il s’agit de montrer du Français une image de travailleur courageux et matinal (2) . Même si le terme suscite des réactions nuancées, comme en témoigne le sondage annuel sur ce sujet (3) , il conserve suffisamment d’atouts pour que sa valeur comme marque, à condition d’être nourri comme tel, confirme que, dans ce monde qui vient, l’agriculteur est l’homme (ou la femme) de la situation.

 

Propos recueillis par Marie-Laure Hustache

 

(1) Souvent attribué à Alphonse Allais

(2) https://www.youtube.com/watch?v=5Hf3wOCUr7s

(3) http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=2943

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