09/11/16

Marion Guillou

Présidente du conseil d’administration d’AGREENIUM-Institut Agronomique, Vétérinaire et Forestier de France.

Invitée du déjeuner-débat organisé par saf agr’iDées le 21 octobre 2016 avec Louise FRESCO et Pamela RONALD, deux autres grandes dames de la recherche agronomique, Marion GUILLOU a accepté de répondre à nos questions.

 

 

1/ Quels sont selon vous les leviers les plus efficaces pour répondre aux objectifs de sécurité alimentaire ? 

Dans l’immédiat, le levier le plus efficace est la lutte contre la pauvreté, puisqu’il y a assez à manger pour tous sur la planète mais que tous n’ont pas accès à l’alimentation pour des raisons de conflits ou des raisons économiques. A plus long terme, l’objectif « faim zéro » est réaliste mais l’insécurité alimentaire sera d’une autre nature. Il faudra penser à inclure la sécurité nutritionnelle car les maladies liées à la malnutrition par les carences en micronutriments ou par l’excès de sucres et de graisses augmentent partout dans le monde. Il faut aussi penser aux fluctuations grandissantes des volumes de production qui accompagneront les accidents climatiques.

 

 

2/ Parmi les travaux de vos institutions, quelles sont les pistes les plus prometteuses pour les 10-20 prochaines années ? 

Pour lutter contre la pauvreté rurale dans le monde, le développement de l’agriculture est désormais identifié comme le moyen le plus efficace. Il s’agit donc de répondre aux demandes de pratiques et systèmes de culture et d’élevage efficaces, robustes et adaptés localement. Le CIRAD s’y attache notamment en Afrique et en coopération avec les pays méditerranéens. Ainsi, lutter contre l’érosion des sols, proposer des sélections génétiques de plantes résistantes ou optimiser le cycle de l’eau à travers des pratiques nouvelles agro-écologiques font partie des solutions. A plus long terme, le rêve des agronomes de conférer aux céréales la capacité d’absorber l’azote de l’air en travaillant sur les milieux racinaires, l’utilisation de l’alimentation des ruminants pour influer sur leurs émissions de méthane et augmenter l’efficacité énergétique, à travers leur microbiote (milieu microbien du rumen), l’apport de l’analyse des données pour développer une « smart agriculture » moins consommatrice d’intrants et plus durable font partie des perspectives prometteuses. Mais il faut penser aussi aux infrastructures de communication, aux nouvelles formes de mise en marché et aux politiques publiques à même d’aider les transitions souhaitables.

 

 

3/ Comment peut-on instaurer un dialogue constructif entre les scientifiques et la société pour faire avancer le transfert d’innovation ? 

L’innovation est de fait une invention mise en marché, elle suppose donc au préalable une conception ou une adaptation conforme aux demandes. Lorsqu’il s’agit d’une innovation de rupture, cela exige des dialogues avec les utilisateurs directs mais aussi avec la société plus généralement. A toutes les périodes de l’histoire des innovations, cela a déjà été le cas. Ce dialogue est évidemment facilité s’il est précoce et si l’innovation apporte un bénéfice fort, identifiable à la fois par les utilisateurs mais aussi par la société. Les OGM résistants à des herbicides par exemple ont bien illustré la difficile acceptabilité d’une innovation dont la société n’a pas perçu le bénéfice collectif. Du côté des scientifiques concernés, cela exige beaucoup plus d’implication et la mise en place de nouvelles formes de dialogues directs, non manipulables par des groupes extrêmes.

 

 

4/ En matière de production agricole et de consommation alimentaire, la FAO insiste particulièrement sur le rôle des femmes. Quels sont selon vous les points clés sur lesquels les scientifiques doivent travailler pour aller dans ce sens ? 

J’ai découvert depuis mon engagement dans les centres internationaux de recherche agricole pour le Sud l’importance de donner une priorité aux travaux sur le rôle des femmes et sur le rôle des jeunes. Les femmes représentent 43 % de la main d’œuvre agricole dans les pays en développement ; de plus elles sont les premières actrices en matière nutritionnelle. Les migrations les mettent désormais aussi plus en situation de responsabilité directe. Or les droits fonciers, l’accès aux marchés ou à l’éducation leur sont souvent refusés. Les scientifiques doivent d’abord s’efforcer d’observer et de comprendre les difficultés rencontrées par ces femmes. Ensuite seulement ils peuvent chercher des solutions avec les partenaires locaux. Diagnostiquer un problème clairement, c’est le résoudre à moitié !!

 

 

Propos recueillis par Isabelle Delourme

 

@SAFThinkTank

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