24/10/16

Rémi Haquin

Président du conseil spécialisé pour la filière céréalière de FranceAgriMer

1/  Le bilan prévisionnel blé tendre 2016/2017 de FranceAgriMer publié le 13 octobre 2016 mentionne une collecte de blé tendre de 26,1 Mt contre 36,9 Mt l’an dernier. Quels changements peuvent s’opérer dans les utilisations ?

Sur le marché français, la principale évolution réside dans l’utilisation de blé par les fabricants d’aliments bétail, attendue en hausse à 5,3 Mt en raison de l’abondance relative de blés plutôt destinés à des utilisations fourragères. La récolte française a en effet été pénalisée cette année par les intempéries du printemps. Excès d’eau et manque d’ensoleillement ont nui au remplissage des épis et engendré des poids spécifiques exceptionnellement faibles, ce qui impacte le rendement en farine et entraîne des surcoûts pour les meuniers. Nous aurons toutefois largement de quoi approvisionner la meunerie française, débouché mature et stable qui consomme peu ou prou chaque année environ 5 Mt de blé. Pas de changement majeur non plus du côté des amidonniers français dont la consommation reste évaluée à 3 Mt environ comme les campagnes passées, ni pour les industries dédiées à la fabrication d’alcool à base de blé du type bioéthanol qui absorbent environ 1,6 Mt de blé par an. En revanche, les ventes de blé sur l’Union européenne, projetées à 6,4 Mt s’inscrivent, sans surprise, en recul par rapport aux campagnes précédentes mais devraient dépasser les exportations vers les pays tiers, prévues à 4,7 Mt. Ces chiffres s’expliquent bien sûr par l’étroitesse de nos disponibilités à l’export suite à cette petite récolte atypique, sachant que la France approvisionne régulièrement certains de ses voisins européens en blé fourrager, alors que les achats de nos clients traditionnels hors Europe sont plutôt tournés vers du blé meunier répondant à des cahiers des charges très stricts en termes de poids spécifique.

 

 

2/ Les prévisions d’importations de blé tendre pour cette campagne s’affichent en nette progression (0,7 Mt contre 0,433 Mt en 2015/2016). Est-ce exceptionnel ?

Les importations sont certes prévues en hausse par rapport aux campagnes précédentes, mais elles constituent l’épaisseur du trait : à peine 2 % des ressources disponibles pour le marché qui incluent la production mais aussi les stocks présents en début de campagne. La plupart du temps, ces importations portent sur des blés de force, dont la production est limitée en France. Ces blés permettent d’améliorer, grâce à des mélanges avec des blés de moins bonne qualité, les caractéristiques des lots destinés à la panification. Ce n’est pas un chiffre exceptionnel, puisqu’en 2010/11 nous avions importé 1 Mt de blé. Mais cette année-là, il s’agissait de blés fourragers, car la France avait préféré valoriser à l’exportation ses blés, en majorité meuniers, dans un contexte de marché mondial déficitaire et de prix élevés.

 

 

3/ Compte tenu des très faibles volumes de blé français disponibles à l’exportation cette année, pensez-vous que la France pourra néanmoins conserver durablement ses clients pays-tiers ?

Intercéréales via France Export Céréales, organise chaque année des rencontres avec les principaux clients de la France, notamment au Maghreb, pour présenter l’offre française. Ces rencontres ont permis de fidéliser une clientèle internationale de plus en plus exigeante et de nouer des relations de confiance entre les entreprises françaises et leurs clients. Un accident climatique ne saurait remettre en cause durablement ces relations, d’autant que les collecteurs français se mobilisent chaque année pour trier, nettoyer, alloter en vue de constituer des lots répondant aux exigences de chaque segment de marché. Ce sera encore le cas cette année, en dépit d’une récolte atypique due à l’enchaînement de mauvaises conditions climatiques. Les efforts réalisés en amont de la filière en matière de choix variétal et de pratiques culturales ont été mis à mal en l’espace de quelques semaines, en rappelant que la production agricole est une activité économique pas comme les autres et qu’elle reste très dépendante des aléas climatiques. Mais il faut maintenant compter sur le savoir-faire et l’efficacité de l’aval, des collecteurs jusqu’aux exportateurs, pour répondre aux exigences de tous les marchés, même si les volumes disponibles sont limités. La France, dispose en la matière, de nombreux atouts : une filière céréalière qui joue collectif à tous les maillons de la chaîne, l’appui de longue date de FranceAgriMer pour aider les collecteurs à améliorer la qualité des céréales avant la sortie des silos, une traçabilité sans faille et des liens forts tissés avec nos clients au fil des ans. En dépit des déceptions provoquées par cette récolte, dont le potentiel paraissait excellent jusqu’en mai dernier, la filière céréalière française restera un fournisseur incontournable et stratégique sur le marché mondial. Elle s’y emploie depuis de nombreuses années, dans l’intérêt collectif des acteurs économiques et de la France, en remettant chaque année l’ouvrage sur le métier auprès de ses clients internationaux. Car un marché n’est jamais définitivement acquis ni définitivement perdu.

Nous gardons tous en mémoire l’exemple de la Russie, dont le quart de la récolte est parti en fumée durant l’été 2010 suite à une canicule et des incendies sans précédent, ce qui avait conduit Vladimir Poutine, alors chef du Gouvernement, à décréter un embargo sur les exportations de céréales en vue de contenir la hausse des prix sur son marché intérieur. L’absence de la Russie sur la scène internationale a permis à la France de réaliser une campagne d’exportation record en récupérant des parts de marché laissées vacantes. Ceci n’a pas empêché la Fédération russe de revenir sur l’échiquier mondial les campagnes suivantes… Conserver ou développer ses parts de marché sur un marché aussi concurrentiel que celui des céréales est un combat de tous les instants qui nécessite bien sûr des trésors de diplomatie  mais aussi la forte mobilisation de l’ensemble des acteurs de la filière pour être compétitif et proposer le meilleur rapport « qualité/prix » aux acheteurs.

 

 

Propos recueillis par Isabelle Delourme le 20 octobre 2016.

 

Crédit photo : FranceAgriMer

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