La sécurité alimentaire des pays émergents en questionPublié le 16 avril 2020 par Bernard VALLUIS

Fin mars 2020, les rapports du Conseil International des Céréales, de l’USDA, ou encore de la FAO font état d’une situation apparemment rassurante dans la mesure où les stocks en céréales, riz et soja sont importants, avec des ratios stocks/consommation confortables.

 

Et pourtant les directeurs de l’OMC, de l’OMS et de la FAO ont appelé le 30 mars dernier au maintien des échanges internationaux de produits alimentaires dans le contexte de la pandémie. Dans son numéro daté d’avril 2020, le « Market Monitor » publié par l’AMIS (1) note qu’il « y a une claire relation entre la santé et l’agriculture en particulier dans les foyers ruraux » et ajoute que « la pandémie met aussi en évidence le besoin de renforcer la résilience de l’agriculture, et plus largement appelle à accroître les efforts pour éradiquer la faim ».

 

En effet derrière la crise sanitaire du Covid-19 se profile l’ombre inquiétante d’une crise de la sécurité alimentaire dans les pays émergents qui dépendent des importations pour assurer la couverture des besoins, en Afrique, en Asie et aussi en Amérique Latine.

 

La première inquiétude concerne le maintien des échanges dans un contexte où certains pays exportateurs restreignent leurs exportations (blé pour la Russie et l’Ukraine, riz en Birmanie et Vietnam) ou bloquent leurs exportations de produits alimentaires (Kazakhstan). Le maintien de la logistique portuaire et des transports maritimes reste subordonné aux conditions de travail des secteurs concernés et de leur propre sécurité sanitaire, à quoi s’ajoutent les difficultés de la logistique intérieure dans les pays faisant l’objet d’un confinement strict.

 

Le deuxième souci concerne l’effondrement du secteur informel dans tous les pays émergents. Si selon l’OIT, le secteur informel, caractérisé par l’absence de protection sociale et de relations contractuelles, représente 60% de l’activité humaine sur la planète, ce pourcentage est nettement plus élevé dans les pays émergents. Or les mesures de prévention sanitaire (confinement, distanciation sociale, fermeture des marchés forains) condamnent les acteurs de ce secteur en situation déjà précaire à des pertes totales de revenus. En Inde on a même observé un exode urbain de population à la recherche de meilleures conditions de survie en zones rurales. La situation est tout aussi dramatique en Afrique dont certains pays souffrent à la fois de la sécheresse et de la destruction des cultures par les nuées de sauterelles ou encore en Amérique latine où des millions de réfugiés vénézuéliens sont sans ressources dans les pays d’accueil.

 

La troisième inquiétude résulte des conditions économiques de pays forcés  d’accroître considérablement leur endettement et dont la monnaie se dévalue. C’est en particulier le cas de grands pays d’Amérique latine (Mexique, Brésil, Argentine) qui ont subi des dévaluations de l’ordre de 30% depuis le début de 2020. La dépendance vis-à-vis des importations et/ou le réajustement des prix en monnaie locale par rapport à leur valeur en dollar conduisent à de fortes tensions sur les prix des produits de première nécessité que les gouvernements ont peine à contenir.

 

Au delà de cette photographie de la situation immédiate, les perspectives pour les mois à venir restent sombres quels que soient les éventuels progrès espérés en matière de traitement ou de vaccination du Covid-19. Le maintien du confinement et les fermetures de frontières pèsent doublement par défaut de main d’œuvre  saisonnière transfrontière pour les activités agricoles des pays développés (Etats-Unis, Union Européenne), et par la perte sèche de revenus pour les actifs concernés. Si les prévisions de récolte pour les grandes cultures restent favorables à l’horizon de la campagne 2020/21, il est difficile pour l’instant de projeter les contractions éventuelles de la demande dues au ralentissement économique généralisé.

 

A l’échelle de la planète, la sécurité alimentaire repose sur la capacité des grands pays producteurs et exportateurs (Russie, Ukraine, Etats-Unis, Canada, Union Européenne, Australie, Argentine et Brésil) à maintenir leurs productions et leurs participations aux échanges, mais aussi du côté des pays importateurs à privilégier les politiques de développement des cultures vivrières, d’acheminement des produits importés dans des contextes problématiques de baisse des revenus par tête.

 

Trop d’exemples par le passé ont montré que l’insécurité alimentaire pouvait faire le lit des révoltes et révolutions pour que dans ce jeu infernal de dominos, tous les efforts convergent pour éviter que la pandémie engendre des crises de sécurité alimentaire qui remettraient en cause la gouvernance déjà fragiles des pays émergents.

 

 

(1) AMIS (Agricultural Market Information System)