Le prix de l’électorat agricole américain – Marie-Cécile Damave et Bernard ValluisPublié le 5 novembre 2020 par Marie-Cécile Damave

Alors que le résultat de l’élection américaine est encore incertain, il est sûr que l’électorat agricole a représenté un levier important dans la stratégie du Président sortant.

 

Le Farm Bill de 2018 et les perspectives budgétaires adoptées pour 10 ans ont fait l’objet d’un consensus entre Républicains et Démocrates. Malgré les réticences du locataire de la Maison Blanche sur l’application du programme d’aide alimentaire, ce dernier représente les trois-quarts des montants budgétés. La crise de la COVID-19 qui a plongé des foyers de la classe moyenne dans la précarité n’a fait qu’accroître les besoins de ce dispositif de bons alimentaires. Pour le reste, les modalités du Farm Bill de 2014 avaient été reconduites en 2018, avec une nouveauté dans le domaine du soutien du secteur laitier.

 

Mais le bras de fer commercial engagé par Donald Trump avec Pékin a donné lieu à des surenchères de soutien des agriculteurs américains, bien au-delà des nécessités de compenser les pertes supposées de revenus. Alors que les exportations de soja vers la Chine avait chuté de 12,3 Mds de dollars en 2017 à 3,1Mds en 2018, le ministère américain de l’agriculture a mis en place un soutien supplémentaire aux revenus agricoles de 12Mds.

 

En mai 2019, alors que les deux capitales ne parviennent pas à un accord, une nouvelle mesure de soutien est accordée à hauteur de 16Mds de dollars dont 14,5 destinés directement aux agriculteurs, et 1,3 en rallonge du programme d’aide alimentaire. Ces montants sont à rapprocher des 20,5Mds du budget annuel moyen du Farm Bill de 2018, hors aide alimentaire. Il s’agit effectivement de moyens financiers sans précédent, dont l’objectif explicite aura été de s’assurer la sympathie des agriculteurs dans la perspective des élections de 2020.

 

En 2020, les aides publiques accordées aux agriculteurs américains devraient atteindre des sommets, en raison des aides d’urgence pour compenser le déficit d’exportations (de soja, de maïs et de tabac notamment) vers la Chine, mais également pour répondre à la crise de la Covid-19. En septembre 2020, le service économique de l’USDA évaluait ces aides à près de 40 milliards de dollars (voir graphique ci-dessous).

Government farm program payments fo farm producers

 

L’accord finalement conclu en janvier 2020 entre Washington et Pékin engage la Chine à procéder à des importations de produits agricoles pour un montant de 36,5Mds de dollars, et tandis que le ministère américain de l’agriculture affichait fin octobre sa satisfaction d’une réalisation de cet objectif à hauteur de 71%, les chiffres des douanes chinoises apportaient un démenti en évaluant à 35,35% de l’engagement les achats effectivement réalisés.

 

China's agricultural imports from the US

 

Ce graphique, publié par l’USDA, montre combien les exportations américaines ont souffert de la guerre commerciale avec la Chine en 2018 et 2019, et l’extrême optimisme pour les estimations des exportations 2020. Même si la Chine importe beaucoup plus de quoi nourrir son cheptel porcin, en cours de reconstitution après avoir été décimé par la peste porcine africaine, il y a fort à parier que les prévisions de l’USDA sont exagérément élevées.

 

Cette guerre des chiffres s’inscrit dans le déploiement des arguments de la campagne électorale visant à conforter le soutien des « farmers » au Président sortant à la veille du vote du 3 novembre.

 

Certaines voix se sont élevées pour dénoncer le fléchage de ces aides publiques exceptionnelles vers les agriculteurs des Etats du Mid-West (en particulier l’Iowa), où le Président devait mobiliser une partie de sa base électorale pour remporter les élections.

 

Mais à propos du dossier sensible de l’immigration, l’administration Trump s’est heurtée à la nécessité pour les producteurs de fruits et de légumes, principalement localisés dans le sud et l’ouest des Etats-Unis, de recourir à l’emploi saisonnier de la main d’œuvre mexicaine. Pour sa part, Joe Biden promet s’il est élu de légaliser ces migrations temporaires en ouvrant ainsi une brèche dans le mur dont son adversaire n’a pas eu le loisir de terminer les travaux.

 

Une écrasante majorité des agriculteurs américains avaient voté pour Donald Trump en 2016. Il est fort probable que cela ait à nouveau été le cas en 2020. Ajoutons que le poids du vote des Etats du Mid-West en faveur du parti Républicain dans les élections du Sénat est un appui politique indéniable et relativement stable pour le Président. Alors que la population active agricole représente moins de 1,7 % du total, le système électoral état-unien conserve au secteur agricole un poids important dans le verdict des urnes, et l’on comprend dès lors que l’administration Trump ait consenti à en payer le prix.

 

Pour aller plus loin :