Le temps s’écoule, la bière s’émoussePublié le 11 mai 2020 par Yves LE MORVAN

La filière française orge/malt/bière constitue un fleuron, depuis l’agriculture et la chaîne alimentaire, jusqu’à l’offre aux consommateurs. La France est un leader international reconnu dans la génétique et la production d’orges de brasserie, les collecteurs savent parfaitement apporter leurs conseils agronomiques puis alloter et commercialiser les récoltes, les malteurs ont une envergure mondiale, les brasseurs ont su varier et développer l’originalité des goûts proposés aux différents publics. La bière est « tendance » dans les revues, y compris culinaires. Mais ça c’était avant le confinement qui l’a durement touchée. Le déconfinement très progressif va-t-il réamorcer la pompe ?

 

Selon Brasseurs de France, les mesures de confinement ont annihilé 35 % des débouchés habituels de la bière soit les restaurants, bars, hôtels, et l’interdiction des grands événements sportifs ou culturels tels les festivals. Les quelques pourcents de ventes supplémentaires en GMS ne rattrapent en rien ce gouffre. Qui plus est, le moment tombe mal. A l’aube du printemps les brasseurs proposent habituellement les bières de mars qui lancent la saison, un flop cette année. Vient ensuite la période cruciale liée aux beaux jours, juin/juillet/août, qui représentent en effet les 2/3 de la consommation annuelle. Cette saisonnalité accentue la grande dépendance des brasseurs aux conditions et au rythme du déconfinement. Il existe aujourd’hui 2 000 brasseries en France, dont de très nombreuses jeunes et fragiles TPE (60 % ont moins de 3 ans).  Certaines ont fermé. La consommation annuelle, en 2019, en France avait été de 22,5 millions d’hectolitres. Combien en 2020 quand on parle de jeter dès juin 10 millions de litres, notamment certaines bières spéciales difficiles à conserver ? La pression monte, même si la solidarité des entreprises est un fait.

 

La situation de la malterie, en cascade, ne peut guère être brillante. Certes, 3 entreprises tricolores sont des leaders mondiaux : Boormalt, Soufflet et Malteurop. Leurs usines parsèment les continents. Mais la pandémie étant mondiale, l’internationalisation ne pondère pas les risques. Certains pays ont même demandé la fermeture des usines dans un cadre général de confinement sanitaire, tels le Mexique ou l’Inde. La malterie française produit sur le territoire 1,4 million de tonnes de malt, dont 80 % sont exportées. La réduction d’activité est donc globale sur le marché français, à l’exportation vers des pays touchés tels l’Espagne ou l’Italie, dans le monde. Alors que faire ? Le malt est un produit qui se stocke, les usines peuvent ralentir le rythme, se mettre en maintenance. Dans une filière où l’esprit contractuel est développé, les contrats ne sont pas annulés, ils sont décalés. Mais sur la vie des entreprises, il y aura probablement des déboires.

 

Enfin, quelles conséquences pour les producteurs d’orges de brasserie ? L’année agronomique n’a déjà pas été un cadeau. Fortes pluies hivernales, reports de semis y compris vers des orges de printemps, sécheresse. Il est encore trop tôt pour en tirer des conséquences qualitatives, mais les orges de brasserie doivent rentrer dans des cahiers des charges requis par les process industriels, teneur en protéines par exemple. Les choix variétaux ont aussi leur importance. L’affaiblissement des débouchés fait aussi peser des risques de valorisation. En situation exceptionnelle de marché, l’orge de brasserie peut être « déclassée » en orge de mouture, le différentiel de cotation n’est d’ailleurs pas si élevé actuellement. Et plus globalement le marché s’adaptera en prix selon les volumes disponibles. Un coup de mou n’est donc pas impossible.

 

La filière française orge/malt/bière est très structurée, organisée, contractualisée ; elle est forte. Mais, et c’est une des originalités de cette pandémie, elle est plus particulièrement frappée comme toutes les filières longues contractualisées monoproduit ou certaines organisations sous signe de qualité. Ce qui est un avantage habituellement, peut pénaliser ponctuellement. D’autant plus dans le secteur des boissons où la réduction de la vie sociétale, et festive, pèse.

 

Alors, vive un déconfinement réussi afin que l’amertume ne soit que dans nos verres.