« Les Français et l’Europe, entre défiance et ambivalence »Publié le 20 mai 2020 par Isabelle DELOURME

70 ans après la déclaration Schuman, trois auteurs ont choisi de se pencher sur les rapports complexes qu’entretiennent les Français avec l’Europe. Leur rapport intitulé « Les Français et l’Europe, entre défiance et ambivalence – l’indispensable retour de l’Europe en France » a été publié en mai 2020 par l’Institut Jacques Delors, en collaboration avec Sciences Po Cevipof et Kantar. Bruno Cautrès Chercheur au CNRS, Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Thierry Chopin Professeur de science politique à l’Université catholique de Lille (ESPOL), Conseiller spécial à l’Institut Jacques Delors et Emmanuel Rivière Directeur général de la division Public de Kantar en France ont commenté le 18 mai 2020 dans un webinaire le résultat de leurs recherches.

 

« Notre étude est un cri d’alarme pour demander le retour de l’Europe en France. Curieusement la question de l’Europe dans le débat public en France ne fait pas l’objet de beaucoup d’investissements » explique Bruno Cautrès. Il souligne ainsi le paradoxe mis en évidence par les indicateurs depuis 2017 entre le Président Macron qui entend accroître la voix de l’Europe et la baisse de la confiance des Français dans l’UE.

 

Pour expliquer l’ambivalence des Français vis-à-vis de l’Europe (La France fait partie du groupe des pays dont les habitants sont les moins favorables à l’UE, mais les attitudes proeuropéennes peuvent rassembler près des ¾ des Français), Thierry Chopin fait remarquer que l’Union européenne est le résultat de la convergence de visions nationales, alors que la France a une logique de « projection ».

La construction européenne est dès lors conçue pour beaucoup de Français soit comme un « instrument » au service de la France, soit comme un miroir reflétant les spécificités culturelles. De ceci, les auteurs avancent des éléments explicatifs de nature culturelle pour comprendre les rapports spécifiques que les Français entretiennent avec l’UE :

 

  • Sur le registre politique : le modèle politique octogonal (Etat centralisé) est très différent du modèle politique de l’UE (conception pluraliste de la pratique institutionnelle et politique). L’étude mentionne que cette représentation française de la pratique politique a des conséquences sur l’appréhension de la réalité et de la complexité de la vie politique à l’échelle de l’Union : difficultés à intégrer la pratique du compromis (« connoté négativement » pour les Français, précise Thierry Chopin), à reconnaître la légitimité de la défense des intérêts particuliers, à s’adapter au système de coalitions majoritaires à géométrie variable.
  • Sur le registre économique : « Il est clair que les Français nourrissent une défiance vis-à-vis du libéralisme. Or l’UE est d’abord un marché » rappelle-t-il. En outre, souligne l’étude, le fait que les controverses politiques en France persistent à mettre en débat des choix (sur la place de l’Etat, la concurrence, les équilibres budgétaires) qui ont été tranchés par les traités accentue le hiatus et le sentiment d’un carcan peu démocratique.
  • Sur le registre géopolitique : Pendant plus d’un demi-siècle, la France a su combiner deux visions radicalement différentes de la raison d’être de son engagement européen. D’un côté, le projet des « pères fondateurs » qui présuppose une convergence fondamentale des intérêts des États membres et qui vise à constituer une communauté politique au niveau européen, où certes la voix française reste forte, mais où les solutions relèvent de compromis négociés entre tous les États membres, qui les acceptent au nom de la conscience de leur fragilité individuelle et de la réalité d’un intérêt commun. De l’autre, le projet gaulliste d’une Europe comme instrument permettant à la France de défendre et de promouvoir ses intérêts nationaux. Les élargissements aux pays d’Europe centrale et orientale obligent la France à une clarification de son projet européen. Le « Non » du 29 mai 2005 a pu être analysé comme l’effet d’un réveil brutal des Français qui découvrent que la France peut être mise en minorité en Europe et même qu’elle peut l’être souvent si elle continue de s’évertuer à promouvoir des idées qui ne sont pas susceptibles d’être partagées par ses partenaires : « l’Europe n’est pas la France en grand » !

 

Aujourd’hui, au regard d’un nouvel élargissement, les auteurs de l’étude estiment qu’il serait aujourd’hui préférable de promouvoir une relation plus lucide entre la France et l’UE, qui ne soit pas uniquement fondée sur un désir de projection des conceptions françaises au niveau européen mais sur la recherche patiente de compromis constructifs avec nos partenaires.

 

L’enquête Cevipof réalisée juste avant et juste après le confinement n’indique pas de vraie évolution de la confiance des Européens dans l’UE.  Bruno Cautrès estime que « malgré les réactions de la Banque centrale, le rôle de l’UE dans la gestion de crise n’est pas très clair aux yeux des Européens. En sortie de crise, beaucoup d’entre eux vont essayer de comprendre comment l’UE a pu être autant dépendante des importations chinoises. Cette question va prendre de l’importance. »