Pays-Bas / France : quelles conditions de partage des données favorables à l’IA ?Publié le 1 février 2021 par Marie-Cécile Damave

Le 26 janvier 2021, agridées a animé un évènement de 2h en format webinaire qui s’est tenu en anglais à l’initiative des Pays-Bas sur le thème du partage des données et du déploiement de l’intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire (« Data sharing for smart farming : How to apply AI successfully in Agriculture and Food ? ».

 

 

Cette session faisait partie d’un évènement bilatéral plus large qui s’est tenu pendant trois jours et consacré aux applications de l’Intelligence artificielle (IA) dans les secteurs de la santé, de la mobilité et de l’agriculture. Pieter de Gooijer, ambassadeur des Pays-Bas en France, a accueilli les participants à cette mission virtuelle franco-néerlandaise. Les allocutions d’ouverture ont été prononcées par Mona Keijzer, Secrétaire d’Etat néerlandaise chargée des affaires économiques et de la politique climatique et par Cédric O, Secrétaire d’Etat français chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques. Ils ont mis l’accent sur leurs visions partagées et approches communes[1], en particulier en matière de souveraineté technologique.

 

Lors de la session dédiée à l’agriculture que nous avons animée, les positions des ministères de l’agriculture et de l’alimentation des deux pays avaient de nombreux points en commun, tant sur le constat des risques et des opportunités que sur l’identification des enjeux sous-jacents. Ainsi d’une part, l’agriculture numérique, alimentée par les données, peut devenir plus compétitive et durable en allant vers une « agroécologie high-tech » (terme utilisé par Annie de Veer, Directrice de la stratégie, des connaissances et de l’innovation au ministère néerlandais de l’agriculture, la nature et l’alimentation) et elle peut d’autre part apporter de la transparence et une meilleure traçabilité dans la chaîne alimentaire pour une meilleure information des consommateurs.

 

Le principal risque identifié par les représentants des deux ministères relève de la souveraineté numérique. François Moreau, Délégué Numérique au ministère français de l’agriculture et de l’alimentation, a identifié les différents niveaux de cette souveraineté, depuis l’Union européenne (rejoignant les positions des Secrétaires d’Etat précédemment cités face aux risques des géants américains et chinois du numérique) jusqu’à l’agriculteur. Celui-ci doit avoir le droit de savoir qui utilise ses données, pour quels usages, et ce qu’il peut retirer lui-même du partage de ses données.

 

Le risque de perte de souveraineté étant sous-jacent, les conditions de confiance et de sécurité de partage des données ont été un thème central de la discussion. Différentes initiatives ont été mises en place pour gérer le consentement des acteurs en amont du partage des données en fixant des conditions de bonnes pratiques et d’éthique de la donnée. Par exemple AgDataHub, présenté par son  Directeur Général Sébastien Picardat[2], propose des solutions de standardisation, de consentement, de cloud et d’échange de données agricoles. AgDataHub devient aujourd’hui incontournable et structurant en France, voire au niveau européen, dans l’organisation de l’espace européen des données souhaité par la Commission européenne dans sa stratégie annoncée en 2020.

Côté néerlandais, différents espaces de données (et notamment JoinData, comparable à AgDataHub) sont étudiés par le projet « Agriculture de Précision 4.0 », qui a été présenté par Peter van der Vlugt, président de la Fondation pour l’industrie électronique agricole (Agricultural Industry Electronics Foundation ou AEF) et Directeur général de Kubota Europe, dont le centre d’innovation européen est aux Pays-Bas. Ce projet de recherche est un partenariat public-privé, notamment avec l’Université et centre de recherche de Wageningen.

 

La place centrale des agriculteurs et la nécessité pour eux de garder le contrôle de leurs données même lorsqu’elles sont partagées a été soulignée par l’ensemble des intervenants. Une des recommandations du projet « Agriculture de précision 4.0 » est notamment que la gouvernance doit être assurée par tous les acteurs, dont les agriculteurs. Henri Biès-Péré, Vice-président de la FNSEA en charge du numérique, a ainsi présenté la charte et le label Data-Agri, qui reposent sur un contrat passé entre les agriculteurs et les sociétés fournisseurs de services. La FNSEA a contribué à mettre en place cette charte, et plusieurs sociétés sont labellisées Data-Agri. Cette charte est une déclinaison du code de conduite européen, qui a d’ailleurs été à l’initiative de l’organisation européenne des agriculteurs et des coopératives (Copa-Cogeca). Le code de conduite européen a été alimenté par l’organisation des agriculteurs néerlandais ZLTO, représentée par Peter Paree dans la mission franco-néerlandaise. Selon lui, son organisation et la FNSEA ont des positions très proches sur le rôle des agriculteurs dans le partage des données.

 

Les algorithmes de l’IA ne peuvent fonctionner correctement que s’ils sont entraînés par une grande quantité de données agrégées, et donc formattées pour pouvoir être traitées ensemble, alors qu’elles sont au départ de natures différentes (météo, plante, sol, animal, historiques…). C’est pourquoi les intervenants ont tous souligné la nécessaire interopérabilité des systèmes, conditionnée par la standardisation des données. A titre d’exemple, la société française MyEasyFarm, représentée par son PDG François Thiérart, labelisée Data-Agri et présente dans la mission franco-néerlandaise propose des solutions de gestion de l’exploitation et de modulation d’intrants qui reposent sur l’interopérabilité des systèmes des différents agro-équipementiers, mais également sur des capteurs de données météo notamment.

 

Corné Kampenaar, chercheur spécialiste du « smart farming » à l’Université et Centre de recherche de Wageningen engagé dans le projet « Agriculture de Précision 4.0 », a présenté d’autres cas d’usage de l’IA en agriculture. Par exemple, les analyses d’images servent à détecter précocement les mauvaises herbes et les maladies. C’est le cas du mildiou de la pomme de terre, dont des modèles d’infestation construits à partir de données historiques météorologiques et de la plante permettent de réduire significativement les utilisations de fongicides.

 

Au final, cet événement s’est traduit par des échanges politiques, des connexions d’acteurs de la production et de la recherche, publics et privés, qui ont partagé des visions et des valeurs relatives aux conditions de partage des données agricoles en Europe pour une agroécologie high-tech. C’est une étape importante dans le contexte actuel de construction de l’espace européen des données, en particulier agricoles. A noter que l’initiative GAIA-X[3] prend de l’ampleur avec le soutien des pouvoirs publics et des industriels, et les partenaires français et néerlandais sont bien présents dans ce projet. Nul doute que cette mission sur l’intelligence artificielle ne restera pas sans suite. La coopération franco-néerlandaise est en route !

 

 

[1] Les deux Secrétaires d’Etat avaient d’ailleurs publié une position de principe commune en octobre 2020 intitulée « Considérations de la France et des Pays-Bas concernant  l’intervention sur les plateformes en posture de contrôle » relayée dans l’article paru dans le Financial Times du 15 octobre 2020 « France and The Netherlands back EU move against Big Tech ».

[2] Voir l’interview de Sébastien Picardat dans La Revue agridées n°243 de décembre 2020 intitulée « Souveraineté numérique : AgDataHub se renforce »

[3] Voir la brève GAIA-X, espoir d’un meta-cloud européen du 5 juin 2020.