Pour une transition agroécologique internationaliséePublié le 2 décembre 2020 par Bernard VALLUIS

Le volet agricole de la feuille de route du Pacte Vert de la Commission Européenne a été développé sous la forme de deux stratégies, « De la ferme à la table[1] » et « Biodiversité[2] », présentées en mai 2020. L’intention de réduire l’usage des intrants d’origine industrielle (antibiotiques, fertilisants et produits phytosanitaires), de favoriser l’agriculture biologique, et de soustraire 10% des surfaces agricoles à la production vise à contribuer à la lutte contre le changement climatique, et par conséquent à la décarbonation des activités productives.

 

Cependant la crise de la Covid-19 a attiré l’attention sur les vulnérabilités de la sécurité alimentaire mondiale au même titre que celles de la santé vis-à-vis des pandémies. Les débats récents sur la sécurité alimentaire[3] ont mis en évidence que les défauts de contribution de certains pays contraignent les autres à les compenser. Dans cet ordre d’idées, l’étude que le service de recherche économique du ministère américain de l’agriculture vient de réaliser[4] souligne les impacts négatifs de la politique européenne à l’horizon 2030, dans une approche qui par ailleurs ne comprend pas la possibilité de peser sur les comportements alimentaires : augmentation de l’insécurité alimentaire globale en raison de l’augmentation des prix et de la baisse des quantités disponibles.

 

En effet, une structure différente de la demande alimentaire mondiale serait compatible avec une structure différente de l’offre, en satisfaisant l’objectif de sécurité des approvisionnements. Or l’adoption d’un régime flexitarien[5] consistant en la réduction de consommation des protéines animales au profit des protéines végétales est loin de se produire au rythme réclamé par l’urgence climatique. Plus grave, l’émergence des classes moyennes des pays en développement, urbanisées et disposant d’un pouvoir d’achat en augmentation, favorise l’accroissement de consommation des protéines animales[6]. Aussi l’inflexion au niveau planétaire des comportements alimentaires, dont l’étude des facteurs d’évolution démontre qu’il ne se décrète pas, ne pourra résulter que d’une combinaison d’adhésions individuelles et collectives aux objectifs de santé et d’environnement, soutenues par des politiques publiques et déterminée par l’évolution des prix et de la gamme de produits disponibles pour les consommateurs.

 

Dans ce sens, la feuille de route de la Commission Européenne pose deux questions de cohérence globale :

  • la mise en œuvre unilatérale d’un modèle agroécologique peu intensif renvoie à tous les autres pays le soin de pourvoir à la sécurité alimentaire globale ;
  • l’extension du modèle agricole européen aux autres régions du monde n’est pas compatible pour l’instant avec la structure de la demande alimentaire mondiale.

 

Les comportements alimentaires sont fortement ancrés dans les usages culturels et sociaux, que seul le levier des prix est susceptible de bousculer. Compte tenu des mécanismes de formation de ceux-ci, il apparaît qu’à moins de se situer dans une crise alimentaire violente qui bouleverserait la hiérarchie des prix respectifs des protéines animales et végétales, l’adoption d’un modèle agroécologique européen et sa diffusion planétaire doit être proportionnée à l’évolution des comportements alimentaires au niveau mondial, en intégrant les dimensions de solidarité et de responsabilité internationales que ces évolutions impliquent.

 

 

 

 

[1] https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/european-green-deal/actions-being-taken-eu/farm-fork_fr

[2] https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/european-green-deal/actions-being-taken-eu/eu-biodiversity-strategy-2030_fr

[3] Voir notamment l’agridébat du 17/09/2020 : quels droits et devoirs pour l’alimentation ? 4 continents – 4 visions » https://www.agridees.com/retour-en-video-sur-lagridebat-du-17-09-2020-quels-droits-et-devoirs-pour-lalimentation-4-continents-4-visions/

[4] Economic and Food Security Impacts of Agricultural Input Reduction Under the European Union Green Deal’s Farm to Fork and Biodiversity Strategies. ERS – USDA, Novembre 2020 https://www.ers.usda.gov/webdocs/publications/99741/eb-30.pdf?v=9194.7

[5] Voir la note agridées (octobre 2020) Flexitarisme : une opportunité pour la chaîne alimentaire ? 

[6] Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2020-2029 https://www.oecd-ilibrary.org/agriculture-and-food/perspectives-agricoles-de-l-ocde-et-de-la-fao-2020-2029_ccc6f09c-fr