PVD : le prix de la dettePublié le 13 avril 2021 par Bernard VALLUIS

A partir des années 80, les pays en voie de développement (PVD) ont dû faire appel au soutien financier des institutions internationales, Fonds Monétaire International et Banque Mondiale. En effet pour relever les défis de la sécurité alimentaire imposés par leur dynamique démographique, et déjà très endettés par rapport à leurs capacités de remboursement, ces pays d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie ont dû concéder la réalisation de réformes économiques en contrepartie des prêts octroyés. Ces nouvelles contraintes ont été théorisées par une équipe d’économistes néo-libéraux de l’Ecole de Chicago, conseillers du groupe Banque Mondiale, à partir du cas des pays d’Amérique Latine. Ce corpus, dénommé « consensus de Washington » par John Williamson, a servi de doctrine pour imposer une dizaine de contraintes aux emprunteurs : réformes de la fiscalité et des dépenses publiques, injonctions pour la fixation des taux d’intérêt et des taux de change, libéralisation du commerce extérieur, élimination des barrières aux investissements étrangers, privatisation des entreprises du secteur public, déréglementation des marchés et protection de la propriété intellectuelle. Par ailleurs pour faire face aux situations de crise, FMI et Banque Mondiale ont imposé des programmes « d’ajustements structurels » en ajoutant aux contraintes précédentes des injonctions de politique d’austérité et de lutte contre la corruption.

 

Dès la fin des années 90, consensus de Washington et ajustements structurels ont fait l’objet de nombreuses critiques du fait de leurs conséquences économiques et sociales et des atteintes qu’elles représentent à la souveraineté des États concernés. L’abandon progressif de ces dispositions a été accéléré avec la crise financière de 2008 et la nécessité de procéder à des restructurations de dettes. Mais les réformes mises en œuvre antérieurement ont laissé une trace, de sorte que le consensus de Washington pèse encore, avec des effets structurant sur les modèles de développement des secteurs agricoles et alimentaires.

 

Ayant atteint leurs limites d’endettement tolérables aux yeux des institutions financières internationales, les États aux économies les plus vulnérables se sont tournées vers la Chine pour financer infrastructures et logistique indispensables à la poursuite d’objectifs de développement économique. Mais cette alternative n’est pas sans contrepartie comme viennent de le montrer un groupe de chercheurs américains et allemands. Ces derniers ont procédé à l’analyse d’un échantillon d’accords de prêts octroyés par la Chine à 24 pays parmi les moins avancés. Le rapport publié en mars dernier, « Comment la Chine prête »[1] représente une véritable performance de recherches de sources dans la mesure où les contrats chinois imposent des clauses très strictes de confidentialité tant en ce qui concerne leur existence que les montants et les conditions à respecter par les emprunteurs. En effet à l’opacité totale des conventions, les prêteurs ont ajouté des clauses leur donnant le statut de créanciers privilégiés, en mettant en œuvre des dispositifs de garantie collatérales sur des comptes qu’ils contrôlent, et en se situant hors du périmètre de restructuration de la dette convenu par le Club de Paris. Enfin diverses clauses autorisent les créanciers chinois à peser sur les politiques intérieures et extérieures, avec une forte pression d’allégeance pour obliger l’emprunteur à s’abstenir de toute action contraire aux intérêts de l’État Chinois.

 

On peut ici penser aux votes dans l’enceinte de l’ONU, à la reconnaissance de Taïwan, à la situation de Hong Kong…  Après le comment, il reste à évaluer combien la Chine a engagé dans les PVD, et tout au long des Routes de la Soie en échappant aux radars économiques et financiers internationaux.

 

Entre le consensus de Washington et celui de Pékin, les pays les plus pauvres d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie sont pris au piège, ont dû concéder une part importante de leur souveraineté et subir une forte dépendance dont la sécurité alimentaire fait le plus souvent les frais. On aimerait que l’Union européenne qui se veut aujourd’hui exemplaire dans la lutte contre le changement climatique le soit également dans ce domaine pour proposer une autre voie à l’Afrique voisine.

 

[1] How China lends. A rare look into 100 debt contracts with foreign governments. Anna Gelpern, Sebastian Horn, Scott Morris, Brad parks, Christoph Trebesh. March 2021. AIDDATA-Kiel Institute for the World Economy-Center for Global Development-Peterson Institute for International  Economic. https://docs.aiddata.org/ad4/pdfs/How_China_Lends__A_Rare_Look_into_100_Debt_Contracts_with_Foreign_Governments.pdf