Quel rôle pour l’agriculture dans la nouvelle politique climatique américaine ?Publié le 5 février 2021 par Marie-Cécile Damave

Les présidents américains se suivent et ne se ressemblent pas… L’action climatique était une des priorités de Joe Biden lorsqu’il était candidat à la présidence des Etats-Unis. Aujourd’hui installé à la Maison Blanche, Joe Biden en fixe les grands axes. Elle concerne directement le ministre de l’agriculture Tom Vilsack fraîchement nommé à ce poste, qu’il occupait déjà sous la présidence Obama. Ces politiques devraient être alimentées par les travaux des Académies américaines des Sciences, des Technologies et de Médecine, récemment mises en avant sous forme de communication à la nouvelle Administration.

 

Décret présidentiel : stockage du carbone agricole et engagement dans les filières biosourcées

La Maison Blanche a publié le 27 janvier 2021 un décret présidentiel concernant la lutte contre le changement climatique aux Etats-Unis et dans le reste du monde.  Celui-ci met la crise climatique au centre des politiques intérieure et étrangère des Etats-Unis, responsabilise les professionnels, d’une part, sur les actions de conservation, de production agricole et de reforestation et, d’autre part, sur la dynamique des filières énergétiques. Dans ce décret, le Président indique clairement que « les agriculteurs, les éleveurs et les propriétaires forestiers ont un rôle important à jouer pour combattre la crise climatique et réduire les émissions de gaz à effet de serre, en séquestrant le carbone dans les sols, les prairies, les arbres et les autres végétaux et en produisant des produits biosourcés et des carburants durables ».

 

Dans ce décret, le Président donne 60 jours à son ministre de l’agriculture pour rassembler les contributions des parties prenantes sur les façons d’utiliser au mieux les programmes et les capacités de financement du ministère et les leviers d’adoption volontaire de pratiques agricoles et forestières intelligentes face au climat[1] qui :

  • Réduisent les risques d’incendie dus au changement climatique,
  • Permettent de diminuer les émissions de carbone et d’augmenter sa séquestration,
  • Génèrent des produits biosourcés et des carburants durables.

Des propositions sur la base de ces contributions devront être soumises dans un délai de 90 jours par le ministre de l’agriculture à la nouvelle « Task force nationale pour le climat[2] » afin de forger une stratégie climatique agricole et forestière.

 

Ministre de l’agriculture : pour la création d’une banque de carbone agricole

La nomination de Tom Vilsack au poste de ministre de l’agriculture a été entérinée par la Commission à l’agriculture du Sénat le 2 février 2021. Lors de son audition par cette Commission du Sénat, M. Vilsack s’est voulu rassurant pour le monde agricole sur le fait que les actions de lutte contre le changement climatique de l’Administration Biden leur apporteront des gains économiques sans mettre à mal le débouché des biocarburants.

 

Tom Vilsack a notamment signifié son intention d’utiliser la Commodity Credit Corporation pour créer une banque de carbone agricole[3]. Certains Sénateurs élus d’Etats agricoles s’inquiétant que cette banque pourrait avant tout profiter à des investisseurs extérieurs au monde agricole, M. Vilsack a répondu qu’elle devrait être « conçue et structurée de manière à ce que les principaux bénéficiaires soient les agriculteurs », afin de les encourager dans cette voie du stockage du carbone.  D’autre part, M. Vilsack a confirmé qu’il chercherait à encourager les infrastructures permettant de commercialiser des carburants à plus fortes teneurs en bioéthanol. Ce biocarburant est en effet à la fois un débouché économique important pour les producteurs américains[4] et représente une source d’emplois significative en zones rurales.

 

Informations des Académies américaines à destination de la nouvelle Administration sur le climat

Les Académies des Sciences, des Technologies et de Médecine américaines ont publié une communication[5] avec des recommandations et informations à l’attention de la nouvelle Administration Biden sur quatre grands sujets : la réponse à la pandémie de Covid-19, la reprise économique pour tous les Américains, les stratégies climatiques et l’amélioration de l’égalité raciale.

 

En matière de lutte contre le changement climatique, les Académies se sont positionnées pour une action en faveur d’un « futur plus durable et plus résilient ». Une commission académique publiera prochainement ses propositions pour la décarbonisation du système énergétique des Etats-Unis et atteindre des émissions nettes nulles, avec des politiques et stratégies « sans regret » et orientations de recherche techniques et socio-économiques.

 

Les Académies ont également insisté dans cette communication sur les technologies d’émissions négatives qui soustraient et séquestrent le CO2 directement de l’atmosphère et les réinjectent dans les écosystèmes, et qui devraient jouer un rôle important dans l’atténuation du changement climatique selon un rapport[6] des Académies. Ce rapport fait la part belle aux techniques de reforestation, de gestion forestière et de pratiques agricoles (gestion des prairies, zéro sols nus, amendements organiques, passage de cultures annuelles à des cultures pérennes, agroforesterie, gestion du pâturage…), aux côtés des approches industrielles de captation du carbone, moins matures.

 

Notre think tank qui a organisé le 28 janvier dernier ses RDR sur « Le CO2 vert « capturé » par le droit » suivra avec intérêt les nouveaux développements de la politique agricole américaine en termes d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, dans le cadre de son nouveau groupe de travail « les moyens rentables d’adaptation et d’atténuation du changement climatique ».

 

 

 

[1] En anglais « climate-smart agriculture ». Voir sur cette expression l’analyse agridées « Agriculture climato-intelligente : mobilisation mondiale des chercheurs scientifiques » du 31 mars 2015

[2] Présidée par le Conseiller national pour le climat et composée entre autres de plusieurs ministres et secrétaires d’Etat

[3] Agri-Pulse, 03/02/2021, Vilsack seeks to sell ag on climate policies, offers help on market concentration

[4] Le Service de Recherche Economique de l’USDA estime en effet que 40% du maïs produit aux Etats-Unis est transformé en bioéthanol Feedgrains Sector at a Glance, 23/10/2020

[5] https://www.nationalacademies.org/advising-the-nation

[6] Negative Emissions Technologies and Reliable Sequestration – A research agenda, 2019, The National Academies Press