Un avenir hypothétique mais vraisemblable pour l’agriculture françaisePublié le 12 mai 2020 par Bernard VALLUIS

Après la crise sanitaire du Covid-19 et les mesures de précaution qu’elle a provoquées, la société française parait avoir redécouvert les vertus d’une agriculture nourricière. En mettant entre parenthèses les accès de l’agribashing, les consommateurs interrogés en période de confinement[1] placent le « produit en France » immédiatement après le prix dans leurs critères de choix. Un constat encourageant pour l’offre de la ferme France. Les relevés de consommation durant cette période ont également fait apparaître une progression des produits « bons pour la santé ». Ces éléments ont concouru à une augmentation de la propension à payer que le gel temporaire des autres dépenses des ménages a pu favoriser. Pour autant ce constat effectué dans un épisode aussi exceptionnel qu’inédit ne saurait augurer d’une inflexion durable de l’évolution de l’agriculture et de la consommation des produits agroalimentaires.

 

Nombre d’économistes avaient diagnostiqué avant la crise sanitaire une double crise de l’offre et de la demande pour expliquer les causes du ralentissement de la croissance partout dans le monde. Or tout indique que malgré les mesures de sauvegarde mises en œuvre par les principales banques centrales, l’après pandémie devrait connaître une accentuation des effets de cette double crise auxquels l’agriculture ne saurait échapper.

 

Du côté de la demande, s’il est encore difficile d’évaluer précisément toutes les conséquences de la mise en veille de l’économie nationale pendant deux mois, il est certain que se produiront d’inévitables défaillances d’entreprises dans les domaines de l’artisanat, de l’industrie, du commerce et des transports, induisant une flambée du chômage réductible seulement à moyen terme au prix d’une restructuration des activités. In fine, il faut donc s’attendre à une forte dégradation du revenu disponible des ménages, de sorte que le budget consacré à l’alimentation restera sous tension et que le critère du prix prévaudra dans les choix des consommateurs.

 

Du côté de l’offre, les tendances lourdes de la démographie agricole vont imposer des évolutions structurantes pour les différentes productions et leur répartition territoriale.

 

Selon l’enquête Agreste du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation sur la structure des exploitations agricoles paru en juin 2018, le nombre des exploitations agricoles en France métropolitaine était de 437 000 en 2016, soit 11 % de moins qu’en 2010, date du dernier recensement (le prochain a lieu cette année). Selon une autre étude publiée en 2018[2], le nombre des exploitations serait en projection de 342 000 en 2025. Les disparités actuelles devraient également s’accroître dans le processus de concentration des terres et des modalités de gestion. Les modes juridiques sociétaires qui concernaient 29 % du total en 2010 pourraient représenter 47 % en 2025. Le nombre des exploitations spécialisées en grandes cultures pourrait se réduire de près de 50 % en 15 ans, avec une augmentation significative du nombre des unités de plus de 200 hectares dans les régions où ces structures dominent déjà, tandis que les exploitations dédiées aux activités d’élevage connaîtraient des taux de réduction compris entre 28 % pour les orientations ovins et caprins et jusqu’à 41 % pour les orientations « bovins mixte ».

 

Dans la mesure où la réglementation ou les contraintes de voisinage le permettent, celles qui ont adopté ou adopteront des structures d’élevage de grande taille participent au modèle de l’agriculture de firmes comme leurs homologues des grandes cultures[3].

 

Ainsi pourrait se dessiner à l’horizon 2025 une agriculture de plus en plus duale, l’une tournée vers les productions de céréales, oléagineux, protéagineux, betteraves sucrières ou d’élevages industriels pour une part régies par les marchés mondiaux, l’autre constituée d’unités de moindre taille orientées vers la polyculture élevage ou les cultures spécialisées (viticulture, arboriculture, …) en recherche de débouchés locaux et nationaux, mais  à l’épreuve principalement de la compétitivité avec les pays de l’Union Européenne. Sans intervention publique nationale ou européenne, cette catégorie sera exposée à la recherche des prix les plus bas par les consommateurs, recherche relayée et renforcée par les circuits de distribution. Ainsi les dommages économiques et sociaux causés par la pandémie seraient les catalyseurs d’un élargissement du fossé entre les classes aisées et celles des victimes collatérales de la crise sanitaire, face à une agriculture française duale qui devrait réaliser de fortes réductions de coûts.

 

Ce scénario hypothétique mais vraisemblable ne ferait coïncider que très partiellement les aspirations des consommateurs à une agriculture rêvée de petites unités familiales peu intensives avec la réalité d’une agriculture soumise aux lois du marché. Le « pacte vert » de la nouvelle Commission Européenne, son projet « farm to fork » et la PAC révisée, qui visent à relever les défis du changement climatique et à prendre en compte les attentes sociétales, risquent de rendre plus difficile encore les transitions nécessaires de l’agriculture pour déjouer le déroulement du scénario décrit précédemment.

 

En réalisant des prévisions et des projections, le but n’est pas d’avoir raison mais de fournir des armes pour s’emparer de l’avenir.

 

 

[1] Enquête Comfluence commentée pour agridées, 3 questions à Jérôme Ripoull.

[2] Projection de la population des exploitations agricoles françaises, Laurent Piet et Laurent Dunold Fils Saint-Cyr in Economie Rurale, Juillet-Septembre 2018.

 

[3] Sur le développement de ce modèle, Le nouveau capitalisme agricole – De la ferme à la firme », F. Purseigle (dir.), G. Nguyen et P. Blanc, Presses de Sciences Po, octobre 2017.