Un GES peut en cacher un autrePublié le 11 février 2021 par Bernard VALLUIS

Au niveau mondial, les activités agricoles et forestières sont responsables de 23% des émissions de gaz à effet de serre, les GES, selon les travaux du GIEC. C’est pourquoi il est impératif que ces activités contribuent à l’objectif de limitation de l’augmentation des températures de 1,5°C à l’horizon 2050.

Agridées vient de lancer un groupe de travail sur le sujet : « Quels outils efficaces et rentables pour aider l’agriculteur à s’adapter et atténuer le changement climatique ? » tandis que les initiatives se multiplient pour mettre en œuvre des pratiques vertueuses.

Encore faut-il pouvoir financer ces changements et assurer la durabilité économique des nouvelles pratiques.

 

Agriculture et forêt ne sont pas comprises dans le périmètre du marché régulé européen des crédits « carbone « qui pour l’essentiel concerne les activités considérées comme responsable de plus de 50% des émissions de dioxyde de carbone (production d’électricité, sidérurgie, cimenterie, raffinage, industrie chimique et aviation). La vente de crédits carbone par le secteur agricole représente l’une des solutions potentielles, à condition que les réductions d’émissions ou le stockage du carbone dans le sol soient validés par un auditeur tiers indépendant selon une méthodologie faisant consensus. Dans la mesure où les niveaux actuels de cotations du crédit carbone ne couvrent pas la majeure partie des coûts du changement, deux solutions se présentent pour les agriculteurs.

 

 

La première est européenne : le Pacte Vert de la Commission Ursula van der Leyen et ses stratégies déclinées pour l’agriculture, « Farm to Fork » et « Biodiversité », ont pour but d’inscrire dans la PAC réformée les aides visant à favoriser la transition agroécologique.

 

 

La seconde est française : d’une part la traduction dans la Plan National Stratégique des mesures européennes à compter de 2023, d’autre part les instruments de financement mis en œuvre dans le cadre de la feuille de route de la Stratégie Nationale Bas Carbone. C’est ainsi que le Ministère de la Transition Écologique a lancé en 2018 le Label Bas Carbone (1) qui offre des possibilités de financement pour des projets locaux de réduction des émissions de GES, comme d’accompagner des projets territoriaux. D’ores et déjà, plusieurs méthodes ont été labellisées : forêt (3 méthodes), élevage bovins, plantations de vergers, haies et en cours d’examen les grandes cultures. Ici l’application de la norme ISO 14064-1 de 2018 permet la quantification et la déclaration des émissions et des suppressions des GES.

 

Autant les méthodes de mesure en matière industrielle quoique lourdes ne posent pas de problème particulier, autant la complexité du vivant présente des difficultés de d’appréhension des processus et de mesure. C’est pourquoi en première approximation, de nombreuses initiatives en matière de production végétale se sont cantonnées au seul cycle du carbone en laissant de côté les émissions d’oxyde nitreux (N2O) et de méthane (CH4).

De même les émissions de méthane dues aux ruminants ont été retenues de manière exclusive dans les premiers travaux sur l’élevage, sachant que celles-ci concernent également les rizières. Cependant les travaux successifs du GIEC depuis 1998 ont mis en lumière la nécessité de considérer les 6 GES (dioxyde de carbone, méthane, oxyde nitreux, tétrafluorure de carbone, trifluorométhane, hexafluorure de soufre) ayant un potentiel de réchauffement global (PRG) et ont proposé de ramener leur PRG à celui du CO2 choisi comme unité de référence. Ainsi le dioxyde de carbone aurait une durée de vie de 500 ans dans l’atmosphère quand l’oxyde nitreux n’aurait que 114 ans de durée de vie mais avec un potentiel de réchauffement 265 fois supérieur à celui du carbone à l’horizon de cent années.

 

On comprend dès lors la nécessité de couvrir par l’analyse et le mesure tous les GES qui relèvent d’un processus de production, en utilisant la notion de CO2 équivalent pour disposer d’un instrument exhaustif et synthétique.

Un  collectif de 28 chercheurs et d’enseignants-chercheurs français vient de publier (2) un article qui s’interroge sur les possibilités de compensation des bénéfices du stockage du carbone dans le sol par les émissions de N2O. Après avoir rappelé l’imbrication des cycles du carbone et de l’azote dans l’écosystème de la production végétale, les auteurs passent en revue toutes les méta-analyses des pratiques agricoles (agroforesterie, couvert végétal, non labour, amendement organique) pour conclure qu’à l’exception de celles qui réduisent le labour, les augmentations d’émissions de N2O dépassent l’effet des réductions d’émissions obtenues par les stratégies de séquestration du carbone dans le sol. La notion intuitive qui avait conduit à concentrer tous les efforts sur le développement des puits de carbone est ainsi remise en cause, dans la mesure où le CO2 avait éclipsé le rôle du N2O.

 

Finalement, pour être efficaces, les agriculteurs engagés dans les actions d’atténuation du changement climatique et les pouvoirs publics chargés de les accompagner restent totalement redevables de connaissances scientifiques dont les résultats s’avèrent souvent contre-intuitifs.

 

(1) https://www.ecologie.gouv.fr/label-bas-carbone#e4

(2) https://ideas.repec.org/p/hal/journl/hal-02958540.html Janvier 2021