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03/02/2026
Accord de libre échange entre l’Union européenne et l’Inde : La réussite d’un traité à la carte
En ce début d’année 2026, l’actualité commerciale européenne est marquée par deux dynamiques contrastées. D’un côté, l’accord UE–MERCOSUR suscite toujours de vives tensions, entre la signature du 17 janvier au Paraguay et la saisine de la CJUE votée le 21 janvier par le Parlement européen. De l’autre, l’Union européenne vient de conclure dans un climat beaucoup plus serein un accord de libre-échange historique avec l’Inde, paraphé le 28 janvier 2026, mettant fin à près de vingt ans de négociations.
Un accord d’ampleur inédite
L’UE et l’Inde créent désormais une zone de libre-échange représentant plus de 2 milliards de consommateurs, soit l’une des plus vastes au monde. Cette ouverture constitue une avancée majeure, en particulier parce qu’elle donne enfin accès aux opérateurs européens à l’un des marchés historiquement les plus protégés de la planète.
Les secteurs métallurgique, automobile et pharmaceutique ont constitué les principaux terrains d’âpres négociations, chacun nécessitant des concessions tarifaires substantielles. À l’inverse, les enjeux agricoles – traditionnellement explosifs dans les négociations commerciales – n’ont cette fois suscité que peu de turbulences. Et pour cause : les deux parties avaient dès l’origine convenu d’une large exclusion des produits agricoles sensibles, l’Inde refusant de libéraliser un secteur historiquement crucial pour la sa stabilité interne.
L’agriculture indienne : pilier politique, économique et social
Depuis la fin du XXe siècle, l’Inde défend farouchement son agriculture dans toutes les enceintes multilatérales. Du Cycle de Doha en 2001 aux accords de Bali en 2013, New Delhi a systématiquement bloqué toute avancée menaçant la protection de son marché agricole, où convergent sécurité alimentaire, stabilité sociale et équilibres politiques.
Cette fermeté s’explique par un contexte historique lourd : famines répétées, nécessité d’assurer l’autosuffisance alimentaire, et rôle central de l’agriculture dans une société où 66 % de la population vit en zone rurale et où plus de 55 % de la main d’œuvre dépend encore directement de ce secteur.
L’État indien déploie donc une politique agricole très interventionniste fondée sur :
- Des prix minimums garantis (MSP) ;
- Des achats publics massifs pour constituer des stocks stratégiques ;
- Une gestion stricte des productions clés comme le riz et le blé, dont les réserves couvrent plus de 30 % des besoins annuels de la population ;
- Une capacité à transformer ces stocks en instrument de diplomatie économique à l’exportation.
Selon les données de l’Observatoire des politiques agricoles de la Fondation FARM, les soutiens publics dépassaient les 100 milliards de dollars annuels en 2024, soit plus de 20 % de la valeur de la production agricole du pays.
Paradoxalement, l’Inde alterne entre posture autocentrée et puissance exportatrice ciblée : premier cheptel bovin mondial, troisième exportateur de viande bovine, et premier ou second producteur mondial de lait, sucre, oléagineux, céréales… tout en conservant des marchés intérieurs très régulés.
Un accord calibré : mutuellement offensif et protectionniste
L’accord UE–Inde constitue donc un événement notable : il parvient à concilier les intérêts offensifs de chacun (accès accru à un marché dynamique, notamment pour les biens industriels et les vins/spiritueux concernant les européens ; abattements tarifaires sur l’acier et produits tropicaux pour l’Inde) et leurs intérêts défensifs (protection stricte du secteur agricole pour chacune des deux zones).
Cette approche « à la carte » se traduit par :
- L’exclusion d’un grand nombre de produits agricoles sensibles, demandée par les deux parties ;
- Un maintien de la forte asymétrie dans les échanges agroalimentaires, largement favorables à l’Inde qui exportait 4,2 milliards d’euros vers l’UE en 2024 contre 1 milliard d’euros dans l’autre sens.
Bénéfices concrets pour l’UE dans l’agroalimentaire
Certains segments agroalimentaires européens tireront néanmoins profit de l’accord :
- Vins et spiritueux : baisse spectaculaire des droits de douane, passant de 150 % à 20 % pour les vins ;
- Huile d’olive, jus de fruits, confiserie : suppression totale des droits aujourd’hui situés entre 33 % et 55 %.
Du côté indien, les exportations agroalimentaires vers l’Europe – produits de la mer, café, thé, oléagineux, riz – bénéficieront également d’un abattement ou d’une suppression des tarifs.
Un accord stratégique dans un monde toujours plus fragmenté
Dans un environnement international marqué par la hausse des tensions économiques, la compétition stratégique et la fragilisation du multilatéralisme, cet accord pourrait constituer un tournant dans la dynamique mondiale du commerce.
La signature intervient quelques jours seulement après un Sommet de l’économie mondiale jugé surréaliste par de nombreux observateurs, et s’inscrit dans une logique nouvelle : celle des puissances intermédiaires cherchant à diversifier leurs alliances pour préserver leur souveraineté face aux grands hégémons[1].
À l’image de la doctrine défendue par le premier ministre canadien Mark Carney lors de ce même Forum de Davos, l’heure est au pragmatisme, à la diplomatie à géométrie variable et aux partenariats ajustés. Reste à déterminer si, dans cette recomposition mondiale, l’agriculture constituera un enjeu primordial de souveraineté ou une simple monnaie d’échange au menu de ces nouveaux blocs géoéconomiques.
[1] https://www.agridees.com/articles/qui-se-souvient-du-ttip-le-transatlantic-trade-and-investment-partnership/
