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Temps de lecture : 3 min

10/02/2026

Quelle place pour l’agriculture dans le futur bouquet énergétique français ?

Le colloque du 5 février 2026 de l’Académie d’agriculture de France (AAF), placé sous le haut patronage de la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a réuni chercheurs, agriculteurs et agricultrices experts de l’énergie et acteurs économiques autour d’une question centrale : comment l’agriculture peut-elle contribuer au futur bouquet énergétique de la France, sans renoncer à sa vocation nourricière ?
Au croisement des enjeux de souveraineté alimentaire, énergétique et climatique, la journée a alterné éclairages stratégiques, retours d’expériences, puis tables rondes thématiques – dont l’une animée par Agridées.

L’agriculture au cœur d’enjeux géopolitiques et de souveraineté énergétique

Chantale Gascuel, Secrétaire perpétuelle de l’AAF  a d’abord présenté les conclusions d’un rapport conjoint de l’AAF et de l’Académie des technologies : le potentiel énergétique de la biomasse a été surestimé, et son usage doit respecter une hiérarchie claire (alimentation – matériaux – énergie). David Boutillier, directeur de l’agriculture à la Fédération Nationale du Crédit Agricole, a souligné le rôle historique des agriculteurs comme producteurs d’énergie et leur potentiel à redevenir des contributeurs nets pour la transition énergétique.

Sébastien Abis, directeur du Club DEMETER, a ensuite rappelé le contexte géopolitique : 90 % du déficit commercial français provient des importations d’énergies fossiles, faisant de l’agriculture un levier stratégique pour la souveraineté nationale et la soutenabilité, qui doit « sortir de ses murs » pour être pleinement reconnue.

Le professeur Jacques Percebois a détaillé la transition en cours : la France reste dépendante à 60 % des énergies fossiles, malgré une électricité déjà très décarbonée, le report probable de la neutralité carbone vers 2060 et le retard de la prochaine PPE nourrissent l’incertitude sur les trajectoires futures.

 

Panorama des solutions énergétiques agricoles et focus sur l’agrivoltaïsme

Christian Dupraz (INRAE) a ensuite exposé la diversité des filières énergétique en agriculture :

  • Bois-énergie, première énergie renouvelable du pays ;
  • Agrocarburants dont la 1ère génération est amenée à plafonner ;
  • Méthanisation, en croissance rapide depuis 2020 ;
  • Éolien agricole, présent pour 85 % sur des terres agricoles ;
  • Photovoltaïque et agrivoltaïsme dont le potentiel énergétique par hectare dépasse très largement celui des cultures énergétiques traditionnelles. Le focus sur l’agrivoltaïsme met en avant une efficacité énergétique « écrasante » : 1 % de la SAU en agrivoltaïsme pourrait produire autant que le parc nucléaire actuel. Cette performance soulève aussi des enjeux de synergies, d’acceptabilité et de partage de valeur.

 

Retours d’expérience : agriculteurs pionniers des transitions

Deux intervenants ont illustré les transitions en cours : Julien Rousseau, méthaniseur en Champagne-Ardenne et Renaud Ricolfi-Bouvelle, ingénieur technologie bas-carbone.

Leurs témoignages convergent : les énergies renouvelables (biocarburants et biogaz) deviennent un levier de résilience, mais supposent expertises, investissements importants, structuration de filières et gestion administrative souvent considérée comme un frein majeur. La réglementation européenne, bien que motrice dans le cas des carburants durables d’aviation ( et leur obligation d’incorporation progressive dans les carburants aériens), mettra également en tension la ressource biomasse, également demandée par d’autres secteurs.

 

 

L’énergie comme levier de stabilisation économique

La première table ronde, intitulée « Combiner production d’aliments et d’énergie sur la même exploitation », animée par Agridées, a réuni un agriculteur et une agricultrice producteurs d’énergie : Marie Gailliot et Frédéric Dinel, ainsi que Jean-Paul Duhamel, Directeur du Crédit Agricole Transition Energie (CATE).

Marie Gailliot, agricultrice dans les Ardennes, a expliqué comment la méthanisation a été conçue comme un outil de diversification et de pérennisation après des années de mauvais rendements. Le projet, porté collectivement (CUMA, mutualisation, emploi partagé), a permis de créer trois postes dédiés et d’améliorer l’autonomie azotée de l’exploitation. La méthanisation a aussi soutenu l’entreprise agricole lors des années difficiles et favorisé l’attractivité pour les nouvelles générations.

 

Frédéric Dinel, pionnier des ENR en Bretagne (éolien, photovoltaïque, futur agrivoltaïsme), raconte un parcours guidé par cette conviction : les agriculteurs doivent « prendre un temps d’avance » sur les transitions. Son exploitation, diversifiée (poules pondeuses, légumes), illustre une articulation réussie entre autonomie, qualité de vie et innovation énergétique. Il accompagne désormais d’autres agriculteurs dans leur projets Photovoltaïques grâce à l’APEPHA (Agriculteurs Producteurs d’Electricité Photovoltaïque Associés).

 

Pour Jean-Paul Duhamel, l’enjeu est clair : relier écologie et économie. Avec plus d’1 milliard d’euros de financements annuels dédiés aux ENR, le Crédit Agricole accompagne méthanisation, photovoltaïque et agrivoltaïsme, tout en veillant à ce que les revenus énergétiques restent complémentaires, sans dépasser les revenus agricoles.

 

 

 

Impacts sur les productions : synergies et vigilance

Pour Marie Gailliot, la méthanisation a modifié les systèmes agricoles de l’exploitation, que ce soit par la baisse de l’usage d’azote minéral, les nouvelles cultures (Cultures Intermédiaires à Vocation Energétique, luzerne, soja, sarrasin…) ou les externalités environnementales positives (80 ruches grâce au sarrasin).

Pour Frédéric Dinel, l’agrivoltaïsme est devenu un outil de bien-être animal et d’optimisation des effluents : ombre pour les poules, lutte contre les rapaces, implantation de haies et arbustes…

 

Freins : administration, acceptabilité, culture professionnelle

Des obstacles identifiés ont été évoqués par Marie Gailliot et Frédéric Dinel : charge administrative démesurée, acceptabilité locale très variable selon les territoires, freins culturels et psychologiques à dépasser, notamment le sentiment dans la profession que « réussir trop » serait mal perçu.

Jean-Paul Duhamel a rappelé que les ENR souffrent du poids des procédures (notamment la commission de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers – CDPENAF), tandis que les agriculteurs assument les risques techniques et financiers. Les intervenants ont appelé à une reconnaissance de l’agriculteur comme chef d’une entreprise multi activité, stratège et pleinement acteur des transitions.

 

Relations entre agriculteurs fournisseurs et grands acheteurs d’énergie

Tel fut le titre de la deuxième table ronde animée par Pierre de Lepinau, académicien, avec Olivier Dauger (agriculteur dans l’Aisne, référent Energies FNSEA et France Agrivoltaisme), Mathieu Pecqueur (Responsable des relations extérieures de la  Cooperl), Florent Thouminot (Directeur Général de Méthagora). Elle a complété utilement la première en explorant :

  • La nécessité de contractualiser sur le long terme (10-15 ans) pour sécuriser les investissements ;
  • L’importance des relations entre producteurs et énergéticiens, où la transparence et le juste partage de la valeur deviennent des sujets clés, notamment pour le carbone ;
  • L’émergence de modèles innovants (gaz porté, hubs mutualisés…) permettant d’impliquer davantage d’agriculteurs.

 

 

L’agriculture : actrice centrale de la souveraineté énergétique française

Les travaux du colloque ont convergé vers une même lecture : l’agriculture ne peut plus être pensée uniquement comme un secteur nourricier ; elle devient un acteur central de la souveraineté énergétique française. Mais cette mutation ne peut réussir qu’à trois conditions :

  1. Sécuriser les trajectoires économiques et réglementaires (PPE, financement, partage de la valeur).
  2. Accompagner les agriculteurs dans les transitions techniques, organisationnelles et entrepreneuriales.
  3. Assurer la complémentarité entre production alimentaire et énergie, sans dénaturer l’identité agricole des territoires.

 

Les témoignages des agriculteurs montrent que ces transitions, lorsqu’elles sont bien intégrées à la stratégie d’exploitation, deviennent de véritables leviers de résilience, d’innovation et d’attractivité pour le métier.