12/10/18

Christophe Buhot

Ancien président de la Fédération des Vétérinaires d’Europe, vice-président en charge des affaires européennes, Syndicat National des Vétérinaires d’Exercice Libéral (SNVEL)

1/ Le vétérinaire est-il le gardien de la santé animale et du bien-être animal ?

Pour nous vétérinaires, le bien-être animal fait partie de nos fonctions. Nous ne pouvons concevoir de bonne santé animale sans bien-être animal. Des animaux sains, ce sont d’abord des animaux qui bénéficient des cinq libertés fondamentales établies par le Farm Animal Welfare Council : ne pas souffrir de la faim ou de la soif ; ne pas souffrir d’inconfort ; ne pas souffrir de douleurs, de blessures ou de maladies ; pouvoir exprimer les comportements naturels propres à l’espèce ; ne pas éprouver de peur ou de détresse. D’ailleurs, une grande majorité des éleveurs en lien avec les vétérinaires est extrêmement attentive au bien-être de leurs animaux. Il est vrai qu’une minorité de personnes et d’associations utilisent des vidéos chocs de mauvaises pratiques dans des fermes ou des abattoirs pour justifier leur volonté de voir supprimer l’élevage animal. Mais j’estime qu’il s’agit de terrorisme intellectuel d’autant que sont passés sous silence la grande majorité des élevages qui produisent avec respect et éthique. Comment sans élevage, résoudre les besoins croissants en protéines dans le monde dus à l’augmentation des classes moyennes indiennes et chinoises ? Par ailleurs, si on interdit l’élevage dans les pays de l’Union européenne, ce ne sera pas forcément interdit en Argentine ou ailleurs dans le monde !

 

2/ Quel peut être l’apport des NBIC(1) en médecine vétérinaire ?

En médecine vétérinaire comme en médecine humaine, l’évolution des technologies numériques bouleverse déjà nos pratiques. Le développement du digital, de l’intelligence artificielle, mais aussi des objets connectés, associé à la gestion des données représentent des opportunités auxquelles nous nous préparons. Cette médecine de précision, qui nous transforme en « vétérinaire augmenté » va nous permettre d’accroître nos capacités, et de faire, par exemple, des consultations à distance (télémédecine).
En élevage, il y a déjà une multitude de données qui sont récoltées par les robots de traite, les distributeurs automatiques, les relevés de poids… L’enjeu est de pouvoir les utiliser pour les intégrer dans une médecine « augmentée » et que le vétérinaire soit capable de traiter ces données au bénéfice de l’éleveur.
Les informations collectées par ces objets connectés peuvent permettre d’améliorer le suivi de certaines pathologies, anticiper et détecter des problèmes… À l’exemple de ce qui existe pour les puces d’identification électroniques pour chiens et chats qui indiquent leur température, un implant inséré par exemple dans l’oreille d’une cochette pourrait enregistrer sa température corporelle et permettre à l’éleveur d’agir. Des drones peuvent également surveiller les chaleurs des vaches, les podomètres et détecteurs d’activité existent déjà. Au Texas, certains élevages expérimentent l’ingestion par les vaches d’un bolus connecté qui se loge dans le rumen, et envoie quotidiennement des données sur une cinquantaine de paramètres dont la glycémie, l’acide lactique, etc. ce qui permet d’avoir une idée de l’état de l’animal et d’agir à titre préventif si besoin.

 

3/ Les discussions sur le nouveau règlement européen sur les médicaments vétérinaires arrivent à leur terme. Quels changements cela peut-il apporter ?

Les sujets traités ont été excessivement nombreux (vente sur Internet, pharmacovigilance, mise sur le marché de médicaments, etc.) mais force est de constater que l’antibiorésistance a été un sujet très important. Le nouveau règlement qui sera soumis au vote du Parlement européen fin novembre améliorera la protection des consommateurs européens en réduisant le risque de propagation de la résistance aux antimicrobiens par les importations de produits d’origine animale en provenance de pays tiers. Il améliorera également la compétitivité et la rentabilité de nos élevages face à ces pays avec la réciprocité, à savoir l’obligation faîte aux produits provenant de pays tiers d’appliquer les mêmes mesures, comme l’interdiction d’utiliser des antibiotiques comme activateurs de croissance, ainsi que les restrictions liées à l’utilisation d’antimicrobiens réservés à une utilisation chez l’homme.

 

4/ Qu’en est-il des traitements alternatifs en médecine vétérinaire ?

Les vétérinaires doivent innover dans les médecines complémentaires. Il y a certes un phénomène de mode, mais la phytothérapie et l’aromathérapie (utilisation d’huiles essentielles) sont très prisées des éleveurs. En Allemagne, leur utilisation est fréquente, notamment en élevage porcin, à titre préventif et curatif. Pour certaines pathologies, cela peut constituer une alternative intéressante aux antibiotiques. Il est donc essentiel qu’il y ait des travaux de recherche qui soient mis en place pour évaluer l’efficacité thérapeutique de ces produits tout en veillant à l’absence de résidus dans les produits d’origine animale, avec l’apport de l’expérience des praticiens. Il faut par ailleurs éviter toute automédication par les éleveurs parce que ces médecines n’ont parfois de douces que le qualificatif !

 

5/ Quelle est votre vision de l’avenir ?

Il y a une vraie problématique concernant le maillage territorial de l’offre vétérinaire libérale. En France, la diagonale du vide se maintient et à même tendance à s’élargir. Mais pourquoi des jeunes vétérinaires iraient s’installer dans des territoires ruraux où les services publics, comme l’activité économique, se réduisent, et où il n’y a plus personne à part quelques éleveurs ? Ce n’est pas la motivation qui manque, mais l’absence de conditions de vie et d’exercice correctes. Le maintien d’un maillage territorial de l’offre vétérinaire est pourtant un enjeu de santé publique. Il contribue aussi à la pérennité de certains élevages et productions sous appellation d’origine.
Pour remédier à cette situation, le vétérinaire pourrait organiser son activité différemment, à l’image de ce qui se passe dans d’autres pays. Hormis les cas d’urgences ou de soins, il pourrait agir préventivement, passant de manière régulière dans les élevages toutes les semaines ou tous les 15 jours. Avec l’appui d’autres professionnels (techniciens en élevage, spécialistes du lait, fournisseurs d’aliments, inséminateurs…) le rôle du vétérinaire s’apparenterait à celui d’un chef d’orchestre pour le mieux-être des animaux et des éleveurs.
Nous réfléchissons aussi à contractualiser les interventions en élevage, plutôt qu’à facturer au coup par coup. Le niveau de technicité des éleveurs a nettement progressé en santé animale et il y a de plus en plus d’outils d’élevage (robots de traite…) qui fournissent des données à analyser. C’est pour cela que nous aspirons à trouver les moyens pour faire rémunérer les vétérinaires pour une prestation de conseil associé à l’analyse de données et ainsi mieux valoriser l’entreprise vétérinaire.

 

Propos recueillis  par Isabelle Delourme

 

(1) NBIC. Derrière cet acronyme, se cachent les nanotechnologies (N),
les biotechnologies (B), l’informatique (I) et les sciences cognitives (C).

 

Retrouver cet article dans le numéro 234 de La Revue agridées

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