3 questions à
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09/01/2026
Jean-Paul Bordes, ancien directeur général de l’ACTA
L’agriculture face au climat : piloter la complexité
Face à l’intensification du changement climatique, l’agriculture française doit repenser ses modes de production, ses outils et sa gouvernance. Pour Jean-Paul Bordes, ancien directeur général de l’ACTA et auteur de « L’agriculture pourra-t-elle s’adapter au changement climatique ? », l’adaptation ne peut être qu’un exercice collectif et systémique. Il plaide pour une approche fondée sur la combinaison des leviers, l’innovation frugale et la diffusion large des solutions déjà disponibles.
1/ Comment l’agriculture peut-elle piloter la complexité du changement climatique ?
L’agriculture française se trouve à un tournant. Plutôt que de subir les dérèglements, elle doit penser l’adaptation comme une stratégie intégrée, articulant innovations frugales, performance environnementale et gouvernance collective.
L’adaptation est une équation complexe, car les leviers – variétés, pratiques, économie, organisation, gestion de l’eau – interagissent entre eux, parfois de façon contradictoire.
Le climat ne peut pas être considéré comme un facteur unique à contrer : c’est une équation à multiples variables. Le choix des variétés et des races, les pratiques culturales et d’élevage, la gestion des risques, l’organisation du travail ou la stratégie d’exploitation forment un tout interdépendant. C’est cette complexité qu’il faut apprendre à piloter.
2/ Quels leviers et innovations peuvent aider les agriculteurs à s’adapter ?
L’enjeu n’est pas seulement de disposer de nouveaux outils, mais de comprendre leurs interactions. Un changement de variété ou de date de semis, par exemple, modifie les conditions d’efficacité des autres leviers.
Les jumeaux numériques – répliques virtuelles d’exploitations nourries par des données en temps réel – et l’intelligence artificielle permettent de simuler ces interactions pour anticiper les effets et aider les agriculteurs à « trouver leur chemin ».
Mais la technologie ne suffira pas. J’appelle à promouvoir l’innovation frugale : des solutions peu coûteuses, à retour rapide, accessibles aux exploitations modestes, intégrant à la fois adaptation et bilan carbone.
Certaines actions sont déjà à portée de main : adaptation des dates de semis, variétés plus précoces, diversification des assolements, retard de la taille pour les vignes et fruitiers, aménagement de zones d’ombre pour les animaux. Ces leviers, recensés par le RMT ClimA, sont accessibles à tous à condition d’être diffusés largement.
3/ Comment transformer la contrainte climatique en opportunité collective ?
L’eau illustre bien cette double exigence. C’est à la fois un bien commun, un enjeu stratégique et une source de tensions entre usages. Les solutions passent par le stockage en période pluvieuse, la gestion partagée des ressources entre agriculture, industrie, environnement et usages urbains, et la prise en compte des équilibres écologiques et sociaux. L’acceptabilité des choix est ici cruciale.
Plus largement, l’enjeu est de transformer la contrainte climatique en opportunité de transformation durable. Cela suppose une gouvernance renforcée et un soutien public ciblé pour rendre l’adaptation possible et acceptable.
Les instituts techniques agricoles ont un rôle central : non pas seulement comme producteurs de savoir, mais comme facilitateurs de la diffusion « jusque dans la cour de ferme » des innovations issues de la recherche et des partenariats avec les agriculteurs.
