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27/04/2026
Intelligence artificielle : vers des métiers augmentés
Les investissements colossaux dans l’intelligence artificielle (600 milliards de dollars aux États-Unis, 200 milliards d’euros dans l’Union européenne en 2026), la mobilisation des géants de la Tech dans ce domaine, l’accès grand public aux outils de l’intelligence artificielle générative tels que ChatGPT, Mistral/Le Chat ou Microsoft/Copilot interrogent et suscitent de nombreuses réflexions sur les transformations à venir de tous les métiers.
L’arrivée de cette nouvelle technologie dans notre quotidien est particulièrement fulgurante : la première version de ChatGPT ne date que de fin 2022, et pourtant nous sommes déjà très nombreux à manier ces outils au quotidien. Elle interroge notamment la question du travail : comment celui-ci va-t-il se transformer avec ces nouveaux outils, et quelles leçons en tirer pour les métiers de l’agriculture ?
Voici quelques éléments de synthèse de différentes analyses et prévisions récemment publiées et discutées, notamment à l’occasion des Rencontres géoéconomique et géopolitiques de l’IA organisées par l’IRIS (think tank spécialisé sur les enjeux géopolitiques et stratégiques) et l’Ecole de commerce et de management NEOMA Business School le 2 avril 2026.
Une nouvelle révolution technologique est en marche
Comparable à l’arrivée de l’électricité ou d’internet en raison des modifications profondes qu’elles va apporter dans l’économie et la société tout entière, l’arrivée de l’IA générative est différente des précédentes parce qu’elle apprend d’elle-même, elle s’améliore : c’est une technologie exponentielle. Il n’est plus aujourd’hui question de lutter contre cette bascule technologique, déjà présente dans notre quotidien, mais de la comprendre et se l’approprier pour en tirer le meilleur.
S’approprier l’IA nécessite une formation massive et rapide
Le besoin de nouvelles compétences tant pour développer qu’utiliser les nouveaux outils utilisant l’IA est à la fois fort et urgent. De plus en plus d’acteurs économiques (tout comme les individus, à titre personnel et professionnel), sont actuellement en mode exploratoire ; testent divers outils, leur langage, leur logique, leur mode fonctionnement, pour expérimenter et optimiser leurs services en réponse à des besoins spécifiques.
Notons l’existence d’un outil de « démocratisation » de l’IA déployé par le Conseil national du numérique (CNum) : les cafés IA, réunions d’information et d’échanges organisés dans toute la France, selon des schémas souples, pour des groupes de professionnels ou non.
La promesse de gain de productivité
Dans le contexte où la productivité européenne a décroché par rapport au reste du monde, le gain de productivité est la principale promesse de l’IA. Il pourrait avant tout s’agir de gains de productivité individuelle grâce à l’automatisation des tâches et à de meilleures prises de décision. En effet, les IA permettent d’anticiper, de prévoir des stratégies ou des scénarios nouveaux, impossibles à imaginer dans cette technologie (gestion et optimisation des flux, synthèse créative de nouvelles molécules fonctionnelles par exemples).
Ainsi, l’IA pourrait constituer « la nouvelle grammaire de la productivité économique », selon Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.
Pourtant, les estimations de gains de productivité grâce à l’IA sont extrêmement variables : un rapport récent du MIT[1] a conclu que 95 % des projets IA en entreprise échouent à générer des revenus. Pourtant, le cabinet Deloitte[2] constate que « la combinaison d’agents IA et de l’automatisation robotisée des processus amplifie la productivité et l’évolutivité tout en trouvant un équilibre entre les coûts, l’efficacité et l’adaptabilité ». Plus précisément, PwC observe que « les entreprises les plus exposées à l’IA ont enregistré en 2024 une croissance du chiffre d’affaires par employé trois fois supérieure à celles qui le sont moins[3] ».
Les principaux secteurs d’activité avec un retour sur investissement positif de l’IA identifiés par Orange[4] sont :
- La santé (analyse des données, allié des équipes médicales, repérage d’anomalies en imagerie médicale, amélioration des diagnostics, sécurisation des traitements) ;
- Le secteur public (services plus efficaces et plus accessibles, anticipation des besoins des citoyens, optimisation de la gestion des flux dans des services critiques tels que les plateformes d’assistance) ;
- Les entreprises (efficacité de l’analyse des données, traitement des demandes, coordination des actions, innovation opérationnelle).
Impact sur les métiers et la réorganisation du travail
L’effet de l’IA sur le marché du travail fait couler beaucoup d’encre. Une analyse[5] récemment parue dans Les Echos est particulièrement éclairante. L’automatisation des tâches, déléguée à l’IA peut détruire certains emplois, voire réduire des salaires ; les emplois pourraient en fait demeurer, mais plutôt se transformer en s’appuyant sur l’IA pour être plus performants et plus productifs. C’est par exemple le cas du métier de radiologiste, qui n’a pas disparu, mais est en fait augmenté par l’IA.
Contrairement aux précédentes vagues d’automatisation par des technologies telles que la robotique ou le logiciel, l’automatisation apportée par l’IA (en particulier l’IA agentique) se concentrerait sur les fonctions cognitives, complexes et non routinières, qui étaient perçues comme protégées, selon une étude de la Coface[6] : ce sont donc les métiers qualifiés et bien rémunérés qui seront les plus impactés.
Les professions les plus exposées seraient donc dans les domaines de l’ingénierie, de l’informatique, les fonctions administratives, la finance, le droit et certains métiers créatifs notamment, où plus d’un quart du contenu du travail serait automatisable. À l’inverse, les professions les moins exposées sont manuelles ou comportant des interactions humaines difficiles à standardiser (restauration, soin, éducation, vente, construction, maintenance, transport). Le bouleversement sera celui de l’IA agentique.
Les emplois « épargnés » devraient être ceux qui positionnent l’humain au cœur.
Étant donné qu’une partie des tâches auxquelles préparent actuellement les études longues actuelles va devenir automatisable, certains s’interrogent sur la possibilité de se passer d’études supérieures[7]. Les employeurs pourraient accorder moins d’importances aux diplômes et davantage aux compétences qui restent complémentaires à l’IA : jugement, adaptabilité, capacité à encadrer l’usage, conclut l’étude de la Coface.
Quels enseignements pour le monde agricole ?
Dans toutes ces publications généralistes, le monde agricole n’est pas cité. Les impacts de l’IA sur le secteur agricole pourraient être proches de ceux qui sont déjà observés et devraient se poursuivre sur le secteur de la santé en termes de diagnostics et d’innovation opérationnelle.
Dans le prolongement du numérique, l’IA commence à y être testée pour différents usages : directement par des agriculteurs en quête de nouveaux outils d’aides à la décision ou par des fournisseurs de solutions innovantes techniques, économiques et/ou financières, au service de la résilience de l’entreprise agricole. L’arrivée de l’IA agentique (avec des « agents IA », assistants personnalisés pour décider et agir) devrait constituer la prochaine étape de déploiement de l’IA avec des fonctionnements individualisés et à la carte.
Agridées explore ces différentes voies dans le groupe de travail « L’IA : quelle valeur pour les agriculteurs ? ». Quels que soient les outils, les métiers de l’agriculture et les relations entre les agriculteurs, les agricultrices et leurs conseillers sont amenés à évoluer. Il sera essentiel de veiller aux conditions de déploiement d’IA qui autonomisent les chef-fes d’entreprise agricole dans leur pilotage technico-économique et les guident dans leurs choix stratégiques.
Les agents IA vont-ils devenir les bras droits des chefs d’entreprise agricole ?
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[1] MIT (2025) The GenAI Divide: State of AI in business 2025
[2] Deloitte (janvier 2026) State of AI in the enterprises
[3] pwc (2025) AI Jobs Barometer 2025
[4] Orange (23 avril 2026) Intelligence artificielle en entreprise : productivité et gouvernance en 2026
[5] Frédéric Cherbonnier (22 avril 2026), IA et emploi : ne pas s’arrêter aux discours alarmistes, Les Echos
[6] Coface economic publications (avril 2026): The next automation frontier: a scenario map of AI labour exposure
[7] Laurent Alexandre, Olivier Babeau (2025) Ne faites plus d’études. Apprendre autrement à l’heure de l’IA, Buchet-Castel