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Temps de lecture : 5 min

15/06/2026

One Health : le luxe, accélérateur de la transition agroécologique

La troisième édition du World Living Soils Forum s’est tenue à Arles les 3 et 4 juin 2026. Cet événement à l’initiative de Moët Hennessy est une rencontre internationale de plusieurs centaines d’experts et parties prenantes des secteurs public et privé, qui se concentrent sur les stratégies et actions engagées pour la régénération des sols et l’agriculture régénératrice. Ils partagent la même vision : la nécessité d’agir pour des sols vivants comme leviers de résilience économique pour les entreprises et l’agriculture face au changement climatique, pour préserver la biodiversité et la ressource en eau.

Ce qui était impressionnant à Arles, où nous n’avons pu assister qu’à une partie des interventions, c’était la détermination et la conviction des intervenants en faveur de l’agriculture régénératrice, non pas par idéologie mais avec pragmatisme. Leurs témoignages et retours d’expériences de collectifs d’acteurs, toujours documentés, mesurés, étaient tous opérationnels.

 

L’entreprise pour stimuler la transition et entraîner sa chaîne de valeur

L’entreprise était au cœur des échanges, avec tout d’abord l’intervention d’Antoine Arnault, Directeur Image et Environnement du groupe LVMH, pour qui le monde du luxe passe d’une logique de compensation à une logique de régénération en menant des actions en faveur de la santé des sols. Pour cela, le groupe adopte une approche de long terme, en engageant tous les maillons des filières, dans des collectifs (innovation ouverte sous forme de partenariats avec des instances scientifiques et des organisations publiques). Les sols vivants sont un des piliers de la stratégie RSE du groupe LVMH qui est également engagé dans l’économie circulaire et la décarbonation de ses infrastructures.

Au sein de ce groupe, Moët Hennessy, leader mondial des vins et spiritueux de luxe, a adopté la stratégie « Living Soils, living together » qui affiche la responsabilité de l’entreprise vis-à-vis des ressources naturelles, et notamment des sols. Le PDG de Moët Hennessy, Jean-Jacques Guiony a présenté cette stratégie, dans laquelle son entreprise s’engage à ce que 100 % de son approvisionnement provienne de l’agriculture régénératrice d’ici 2030.

Les principaux défis à relever pour améliorer la santé des sols

Alexandre Capelli, Sous-directeur Environnement du groupe LVMH, a avancé cinq principaux défis pour améliorer la santé des sols :

  • La traçabilité au sein des filières, à réaliser sur la base d’indicateurs pertinents ;
  • La possible chute des rendements et l’impact sur la qualité des produits à court terme, qui peuvent s’améliorer ensuite ;
  • La résistance au changement et besoin de formation des personnes ;
  • Le financement de la transition ;
  • La communication auprès des consommateurs à l’aide de récit simple et compréhensible sur un sujet très technique.

Un cadre européen innovant : la Directive Sols de 2025

La directive européenne 2025/2036 relative à la surveillance et la résilience des sols a été adoptée pour répondre aux enjeux de l’amont, et en particulier des agriculteurs[1]. Une table ronde y a été entièrement consacrée lors du World Living Soils Forum, avec notamment Ion Codescu, Directeur général de l’environnement à la Commission européenne, Martin Hojsik, rapporteur de la loi au Parlement européen, Claire Chenu, Directrice de recherche à l’INRAE et professeure en sciences du sol à AgroParisTech, et Elen Lemaître-Curri, Secrétaire exécutive de l’initiative 4 pour 1000.

Ils ont présenté ce texte comme le fruit d’un travail collaboratif entre institutions, États membres, scientifiques et agriculteurs. Elle n’impose pas d’obligations directes aux agriculteurs mais un cadre de suivi basé sur des indicateurs (érosion, contamination, rétention d’eau, biodiversité) et des valeurs seuils pour déclencher des actions. Ces instruments doivent permettre aux autorités de diagnostiquer l’état des sols et d’agir en conséquence. Les coûts et responsabilités incombent aux autorités publiques, qui devront évaluer, comparer et soutenir les pratiques vertueuses via des incitations (financières, techniques ou informationnelles).

Différents types de soutien sont envisagés pour les agriculteurs (incitations financières, conseil, partage de bonnes pratiques via des hubs nationaux sur les sols par exemple) pour que les connaissances scientifiques se traduisent en solutions opérationnelles, et ainsi passer du diagnostic à l’action.

Les intervenants ont insisté sur le délai serré de mise en application de la directive (3 ans pour mettre en place le monitoring) et sur les inégalités entre États membres (certains ont déjà des systèmes de suivi, d’autres partent de zéro).

Les accompagnements des agriculteurs et des viticulteurs en transition

De nombreux agriculteurs et viticulteurs ont participé au World Living Soils Forum 2026. Différents types de financement de la transition de l’amont par les acteurs de l’aval, au sein des chaînes de valeur, ainsi que par la contribution carbone hors chaines de valeur, ont été présentés.

Adrien Pelletier, agriculteur, sélectionneur, boulanger et commerçant en Eure–et–Loir à la Ferme d‘Orvilliers pratique l’agriculture biologique régénératrice. Pour lui, le financement de ses pratiques régénératrices est essentiel pour améliorer son impact environnemental et sa marge nette à l‘hectare, et ainsi gagner en robustesse.

Pour sa part, Pierre-Olivier Clouet, Directeur général de Château Cheval Blanc (Saint-Emilion) considère que son principal actif est le sol. Il en prend donc soin pour maintenir le patrimoine des domaines agricoles et viticoles, à l’aide de différentes pratiques agroécologiques : plantation de milliers d’arbres (agroforesterie, haies), installation de marres et de couverts végétaux, diversification des productions (élevage, maraîchage, arboriculture, ruches…). L’agriculture régénératrice étant très technique, les mesures d’impact de ces pratiques sont constamment relevées pour réajuster les pratiques dans une démarche itérative.

Le groupe LVMH et Moët Hennessy sont membres de l’association Pour une Agriculture du Vivant[2] (PADV). Léa Lugassy, Directrice scientifique et technique de PADV, a rappelé au World Living Soils Forum le rôle essentiel des chaines de valeurs et des pouvoirs publics pour accompagner la transition des agriculteurs vers l’agriculture régénératrice, sur le court terme, afin d’assurer la viabilité des fermes. À plus long terme, ce sont précisément ces pratiques qui permettront aux exploitations d’être performantes.

Plusieurs instruments financiers en matière de finance durable ont également été décrits, hors chaîne de valeur. Premier exemple, Natixis, avec son pôle « Green and Sustainable » accorde des prêts à des entreprises (par exemple, certains groupes coopératifs agricoles) à des taux préférentiels en fonction de certains indicateurs de performance. Cela permet de dérisquer les projets régénératifs de groupes d’agriculteurs, a expliqué Orthiz Azoulay, Responsable mondiale de la finance verte et durable chez Natixis. Un second exemple de finance durable a été présenté par Michèle Lacroix, Responsable durabilité pour le groupe SCOR : NatReCo (Nature Restauration and Conservation) est un produit d’assurance conçu pour financer les cinq premières années de la transition.

Plusieurs entreprises membres de la Climate Agriculture Alliance (CAA) étaient présentes au World Living Soils Forum. C’était le cas de Soil Capital, représenté par son PDG Chuck de Liedekerke. Cette société accompagne près de 2 000 agriculteurs en France, en Belgique et au Royaume-Uni dans leur transition vers l’agriculture régénératrice à l’aide de certificats carbone correspondant à 1 teCO2 réduite ou stockée. Les entreprises qui achètent ces certificats le font soit pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de leur chaine de valeur (insetting) soit dans le cadre de leur contribution carbone.

La société Agoterra, également membre de la CAA, était représentée par son PDG et fondateur Mathieu Toulemonde. Son entreprise va chercher des acheteurs de certificats carbone agricoles, comme Parfums Christian Dior. Récemment, ces entreprises ont démarré un projet de certification en matière de biodiversité dans le secteur des grandes cultures, au-delà du carbone.

Conclusion

La vision, le réalisme et l’ouverture des parties prenantes du World Living Soils Forum de 2026 sont très encourageants pour le secteur agricole qui trouve dans l’industrie du luxe des partenaires sérieux et sur le long terme pour les aider à réussir leur transition agroécologique. Cette dynamique est exemplaire et inspirante pour opérationnaliser l’approche « One Health/Une Seule Santé » dans les territoires. La démonstration était claire : la santé des sols, la santé économique et la santé environnementale sont bien intimement liées, et c’est une bonne nouvelle !

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[1] Voir l’article d’Agridées du 12 janvier 2026 : Directive UE 2025/2360 relative à la surveillance et à la résilience des sols : Bruxelles donne le la en matière de préservation des terres européennes

[2] PADV rassemble de nombreux adhérents (coopératives et négoces agricoles, entreprises qui commercialisent les produits alimentaires et des boissons, sociétés de conseil, formation ainsi que des services financiers) qui mettent en place des actions pour déployer l’agriculture régénératrice.