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07/09/2026

Ecophyto : le défi du « dernier kilomètre » jusqu’aux agriculteurs

Près de 20 ans après le premier plan Ecophyto, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) dresse un bilan nuancé de ce dispositif. Depuis 2008, 26 dispositifs principaux ont été mis en place par l’État et ses opérateurs pour stimuler la recherche d’alternatives, réduire l’usage et les risques liés aux produits phytopharmaceutiques (PPP) et favoriser l’adoption de pratiques plus économes. Ils ont mobilisé jusqu’à près d’un milliard d’euros par an au cours des deux dernières années. Le CGAAER les juge « principalement complémentaires » et leur reconnaît des effets positifs, mais constate des résultats encore trop lents ou insuffisants.

Sur le plan technique, Ecophyto articule réduction des quantités et réduction des risques. Dès 2008, la France a retenu un objectif de baisse de 50 % de l’usage des PPP, suivi par le NODU (nombre de doses unités). Avec Ecophyto 2030, ce suivi est complété par l’indicateur européen de risque harmonisé HRI-1[1]. Les quantités de substances actives (QSA) achetées sont également suivies, avec des données disponibles à l’échelle de la commune du siège de l’acheteur. À l’échelle des cultures, l’indice de fréquence de traitements (IFT) permet de mettre en évidence des différences importantes entre productions mais aussi, pour une même culture, entre régions.

Le rapport replace aussi cette stratégie dans la logique de protection intégrée des cultures : combiner les différentes méthodes disponibles afin de maintenir le recours aux PPP à des niveaux justifiés sur les plans économique et environnemental, tout en privilégiant des cultures saines, une moindre perturbation des agroécosystèmes et les mécanismes naturels de lutte contre les bioagresseurs.

Sur le terrain, la réduction quantitative attendue tarde à se concrétiser. Le rapport relève des avancées « réelles, mais limitées » depuis 2015-2017 sur plusieurs indicateurs, dont le HRI-1 européen, les quantités de substances actives hors biocontrôle, le NODU ou l’usage des substances CMR. La stabilisation récente des ventes confirme, selon les auteurs, la difficulté à engager l’agriculture dans une baisse significative de sa dépendance aux PPP.

Le réseau DEPHY Ferme compte environ 2 000 exploitations engagées volontairement. Ecophyto 2 avait parallèlement fixé l’ambition d’engager 30 000 exploitations dans des démarches agroécologiques à bas niveau de PPP. 10 ans plus tard, le CGAAER juge les résultats des groupes 30 000 globalement décevants par rapport à l’objectif initial et souligne l’absence de compilation nationale claire du nombre d’exploitations concernées.

DEPHY comporte également un volet expérimental, DEPHY EXPE, chargé de concevoir, tester et évaluer des systèmes de culture visant une forte réduction des PPP tout en suivant dans le temps l’évolution des bioagresseurs. Autre brique historique d’Ecophyto, le Bulletin de santé du végétal (BSV) renseigne les agriculteurs sur la situation sanitaire des parcelles de leur secteur afin d’optimiser la lutte et de n’intervenir que lorsque cela devient nécessaire.

Des dynamiques territoriales existent néanmoins. En Bretagne, les fermes DEPHY ont réduit leur IFT moyen de 34 % en grandes cultures et polyculture-élevage et de 27 % en productions légumières sur les campagnes 2019 à 2021.

Le rapport détaille les leviers mobilisés derrière ces résultats bretons. Pour réduire les herbicides : diversification et allongement des rotations, développement du désherbage mécanique et faux semis associés à un travail superficiel du sol. Pour la gestion des maladies : diversification des rotations, adaptation variétale et mélanges variétaux. Ces résultats illustrent la logique de combinaison de leviers plutôt que celle d’une substitution systématique d’un produit par un autre.

Pour les rapporteurs du CGAAER, la difficulté centrale est désormais celle du « dernier kilomètre » : faire passer les résultats de la recherche, de l’expérimentation et des collectifs pionniers jusqu’à une majorité d’exploitations. Malgré 15 ans d’existence pour certains dispositifs, les pratiques ayant permis des réductions importantes de PPP restent peu diffusées. Leur adoption suppose de démontrer leur faisabilité en conditions réelles, en intégrant performances agronomiques, rentabilité et temps de travail.

Cette logique de transfert est au cœur des nouveaux programmes. Le PARSADA[2] doit rechercher et diffuser des solutions, le plus souvent combinées, face aux risques d’impasses techniques. Ses plans d’action sont construits par filière à partir d’un diagnostic à 360° permettant notamment de hiérarchiser les usages ou groupes d’usages sans solution à court terme. PRAAM[3] vise, de son côté, la mise en œuvre directement chez les agriculteurs de combinaisons de leviers et prévoit des dispositifs expérimentaux destinés à accompagner et partager la prise de risque liée à l’adoption d’itinéraires techniques innovants.

Les moyens ont fortement changé d’échelle depuis 2024. La planification écologique a apporté 250 millions d’euros, dont 146 millions au PARSADA, tandis que France 2030 finance notamment le PRAAM à hauteur de 90 millions et le Grand Défi biocontrôle et biostimulation à hauteur de 42 millions. Le rapport chiffre à +478 % ce changement d’échelle. Mais ces dispositifs sont encore en déploiement : les premiers résultats finalisés du PARSADA sont attendus à partir de fin 2027, ceux du PRAAM et du Grand Défi courant 2030.

Le CGAAER analyse aussi les dispositifs selon leur niveau de maturité technologique, ou TRL. Ecophyto Maturation doit ainsi faire passer les projets d’un TRL 4 à un niveau supérieur à 6, correspondant à une démonstration en environnement opérationnel. Pour les dispositifs les plus proches du déploiement, l’objectif va jusqu’au TRL 9 : le PARSADA vise ce niveau en fin de dispositif, tout comme PRAAM, dont les projets doivent démarrer avec un TRL d’au moins 6. L’enjeu est bien de transformer des résultats de recherche en solutions éprouvées dans des conditions proches de leur utilisation réelle.

Le CGAAER recommande de recentrer la priorité sur l’appropriation des nouveaux itinéraires techniques dans les fermes. Il propose de renforcer la coordination régionale des GIEE, DEPHY Ferme et groupes 30 000, de territorialiser davantage l’action publique et de mieux articuler les dispositifs. Surtout, il estime que les pratiques agroécologiques ne pourront se diffuser massivement que si elles sont aussi performantes économiquement. Financements publics, fiscalité et conseil stratégique devraient être mobilisés pour améliorer leur compétitivité relative.

Le matériel constitue également un levier de réduction cité dans le rapport. À l’échelle européenne, la modernisation des pulvérisateurs – coupure automatique des buses par GPS pour éviter les recouvrements, buses antidérive ou encore caméras détectant les adventices – peut permettre, selon les données d’Unilet reprises par le CGAAER, de réduire les volumes de bouillie jusqu’à 70 à 80 % grâce à une application plus précise.

Enfin, le rapport refuse de faire porter la transformation sur le seul agriculteur. Coopératives, agrofourniture, négoce, collecte, transformation, distribution et banques doivent être davantage impliqués dans la conduite du changement. L’enjeu n’est plus seulement de produire des solutions, mais d’organiser les conditions techniques, économiques et territoriales de leur adoption à grande échelle.

 

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[1] L’indicateur Harmonized Risk Indicator 1, a été introduit en 2019 pour remplacer l’ancien indicateur NoDU (Nombre de Doses Unités). Il est calculé à partir des ventes de produits phytosanitaires et prend en compte la toxicité des molécules. Il correspond à la somme des quantités de substances actives vendues en année N, pondérée par un coefficient qui varie selon la classification toxicologique de la substance active. Ce nouvel indicateur vise à coordonner l’approche des États membres de l’UE et à réduire les risques liés à l’utilisation des pesticides.

[2] Premier axe de la stratégie Ecophyto 2030, le plan d’action stratégique pour l’anticipation du potentiel retrait européen des substances actives et le développement de techniques alternatives pour la protection des cultures (PARSADA) a pour objectif d’appuyer les filières dans la construction et la mise en œuvre de plans d’actions spécifiques, allant de la recherche au déploiement de solutions alternatives, afin d’anticiper le retrait potentiel de certaines substances actives phytopharmaceutiques utilisées dans une ou plusieurs filières agricoles. Il concrétise le principe « pas d’interdiction, sans solutions ».

[3] « Prise de Risque Amont Aval et Massification de pratiques visant à réduire l’usage des produits phytopharmaceutiques sur les exploitations agricoles »