Photo Rémi Mer

03/04/20

Rémi Mer

Consultant indépendant

Rémi Mer est consultant indépendant pour des missions d’accompagnement auprès d’organisations agricoles, et auteur du livre « Dans la tête d’un jeune agriculteur ». En tant qu’observateur de notre secteur, nous l’avons questionné sur la crise que nous traversons.

 

1/ Pensez-vous que le nouveau contexte actuel et le retour en force de la priorité alimentaire chez les Français confinés efface le phénomène d’ agribashing ?

 

Toute crise entraîne une nouvelle hiérarchie des priorités, mais il faut se méfier : la situation actuelle ne peut préjuger des comportements post-crise. C’est quand on est malade et plus encore menacé que la santé redevient vitale. Chacun attend avec impatience le retour à la normale : sortir du confinement actuel et vaincre l’épidémie qui compte ses malades et ses morts au jour le jour. Concernant l’alimentation, nous ne sommes pas en pénurie, même s’il y a momentanément des problèmes d’approvisionnement sur certains produits sensibles comme les œufs, la farine, le riz… sans oublier l’engouement pour les aliments transformés !

En attendant, les agriculteurs ont retrouvé le sentiment d’utilité sociale autour de leur fonction première : nourrir les autres ! Tout le monde l’avait un peu oublié, producteurs compris, comme si cela relevait de l’évidence. Le travail de production de nourriture issu de la terre, des champs comme des animaux n’est pas toujours visible ; il est noyé, dilué, transformé dans la chaîne alimentaire. Et les producteurs font partie ce que certains observateurs nomment les « invisibles », pourtant indispensables. C’est d’ailleurs aussi le cas d’ailleurs de tout le personnel de santé !

Les discours des politiques (ministre de l’agriculture en tête, collectivités territoriales…), le traitement bienveillant des médias, mais aussi la réponse positive du grand public pour aider les agriculteurs dans les travaux des champs, ont de quoi leur donner aux du baume au cœur, en leur apportant une reconnaissance tant attendue… Mais cette crise met aussi en évidence les fragilités des circuits d’approvisionnement et la dépendance vis-à-vis de la main d’oeuvre étrangère, faute d’attractivité de ces métiers. L’imbroglio autour des marchés de plein air a déstabilisé les producteurs en vente directe au bénéfice des grandes surfaces. Celles-ci sont appelées à soutenir momentanément la production nationale, voire locale, avec des risques de rétorsion sur les marchés export.

 

 

2/ Voit-on aussi disparaître les sujets comme le bien-être animal, l’épandage de pesticides, le mal-être agricole, etc. ? 

 

Ces questions sont aujourd’hui mises au second plan ; les critiques se font plus rares, par prudence ou par décence. Mais certaines attentes fortes vont survivre à la crise ; elles devraient donc réapparaître assez vite, peut-être sous de nouvelles formes. C’est déjà le cas avec les multiples questionnements sur l’origine des pandémies, sur la résilience des systèmes alimentaires, le lien entre la crise du Covid-19 et l’écologie, notre rapport à la nature, le changement climatique… Le temps de déconfinement est favorable à la réflexion sur l’avenir, l’essentiel… ou la survie !
Concernant le mal-être paysan, il était déjà latent ; il y a des signes annonciateurs de difficultés supplémentaires pour certaines filières ou pour certaines catégories de producteurs. La crise et la récession annoncée vont fragiliser encore plus la situation de dizaines de milliers de producteurs. Le malaise agricole va revenir à la surface, avec son lot de drames, de cessations d’activité…Tout le monde ne pourra pas s’adapter -ou changer ses pratiques- si la conjoncture est mauvaise et le revenu en berne !

 

 

3/ Comment imaginez-vous la sortie de crise et l’après pour les acteurs agricoles en terme d’image ?

 

Avant de parler d’image, il faut regarder la réalité en face, et faire l’état des lieux en fin de crise. Les comportements comme les représentations ne changent pas si vite ! On a vu très vite fleurir les réflexions et plates-formes collaboratives sur « le monde d’après », où l’agriculture et l’alimentation retrouveront bien évidemment leur place centrale. Les exercices de prospective et de sortie de crise insistent sur les « ruptures » possibles, le changement de « modèles »…, ou le « retour à la normale ». Il est encore trop tôt pour prévoir ; cela dépendra de tant de facteurs : l’engagement des acteurs des filières, le rôle et la capacité d’intervention des États, les politiques publiques dont la PAC, les futurs échanges mondiaux…

A l’instar de ce qui s’est passé lors de la crise mondiale de la vache folle, cette crise est une opportunité pour réhabiliter la relation nourricière, c’est-à-dire le lien organique (vital et social) entre ceux qui produisent et ceux qui mangent. Aux intermédiaires de conforter ce contrat sociétal ! L’avenir nous dira si cela va renforcer la visibilité des producteurs dans les filières alimentaires et la transparence des process comme des circuits d’approvisionnement, avec la relocalisation possible des productions. Plus généralement, seront demain posées la question de l’autonomie alimentaire (ou de sa délégation!), tout comme la place des échanges mondiaux. Et pas seulement chez nous !

 

Propos recueillis par Marie-Laure Hustache

 

@SAFThinkTank

Autres interviews :