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Temps de lecture : 2 min

04/03/2026

Souveraineté alimentaire en France et au Royaume-Uni : Faciliter les échanges commerciaux transmanche et valoriser l’AgriTech

À l’occasion du SIA’PRO, Agridées et le Cross Channel Institute – think tank indépendant de la Chambre de Commerce franco-britannique – ont dévoilé une publication conjointe consacrée aux enjeux stratégiques de souveraineté alimentaire entre la France et le Royaume-Uni lors d’une conférence commune.

France-Royaume-Uni : souveraineté alimentaire, le pari d’une coopération lucide

La souveraineté alimentaire n’est plus un slogan politique. C’est devenu un marqueur stratégique. Inflation, tensions géopolitiques, dérèglement climatique, reconfiguration post-Brexit des échanges : en quelques années, l’agriculture et l’agroalimentaire ont changé d’échelle dans le débat public, en France comme au Royaume-Uni.

C’est dans ce contexte que le Cross-Channel Institute et Agridées ont décidé de croiser leurs analyses dans une étude conjointe consacrée à la souveraineté alimentaire et aux échanges transmanche. Objectif : dépasser les postures et regarder les faits – chiffres, réglementations, innovations – pour comprendre comment reconstruire une résilience partagée.

 

Des échanges puissants, mais fragilisés

La relation agroalimentaire franco-britannique reste dense. Mais elle n’est plus aussi fluide qu’avant 2021.

« Le Royaume-Uni et la France entretiennent une relation commerciale privilégiée, caractérisée par d’intenses échanges historiques », rappelle Quentin Mathieu, responsable entreprises et prospective économique chez Agridées. Les Britanniques demeurent un débouché majeur pour les vins, les céréales ou les fromages français ; la France reste un client clé pour les produits de la mer et certaines viandes britanniques.

Pourtant, derrière la valeur des échanges, les volumes racontent une autre histoire. Les flux agroalimentaires français vers le Royaume-Uni ont reculé de manière significative depuis le Brexit. L’excédent commercial français s’est érodé.

« Redynamiser les échanges redevient une nécessité stratégique », insiste Quentin Mathieu. Dans un environnement international instable, sécuriser des marchés proches et solvables n’est plus une option : c’est une condition de stabilité pour les filières.

 

Le coût invisible du Brexit : la complexité

Au cœur des tensions, il y a la question sanitaire et phytosanitaire (SPS). Depuis la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne, les entreprises doivent composer avec deux régimes distincts.

« Les entreprises échangent désormais sous deux cadres réglementaires exigeants », explique Noam Gamondes, Business Development Project Manager chez Getlink. Chaque certificat sanitaire peut coûter entre 100 et 300 euros. À cela s’ajoutent les redevances de contrôle et les coûts logistiques liés aux inspections.

Mais, selon lui, le principal risque n’est pas la facture administrative :

« Le vrai danger économique, ce n’est pas de payer 30 euros de redevance. C’est le délai imprévu ou le refus qui désorganise toute la chaîne logistique. »

Pour les produits ultra-périssables, quelques heures peuvent suffire à dégrader la valeur commerciale. La conformité documentaire devient alors un facteur stratégique. « Investir dans la maîtrise réglementaire, c’est transformer une contrainte en avantage compétitif », affirme-t-il.

 

La sécurité alimentaire : une responsabilité partagée

Au-delà des flux et des procédures, la question centrale est celle de la sécurité alimentaire. Ged Manning, conseiller agriculture et sécurité alimentaire à l’ambassade britannique à Paris, propose une lecture élargie.

« La sécurité alimentaire, ce n’est pas seulement produire. C’est la capacité du système à continuer de fournir une alimentation sûre, abordable et nutritive dans la durée. »

Il insiste sur un point fondamental : la France et le Royaume-Uni sont interdépendants. Les chaînes d’approvisionnement en intrants, en aliments pour animaux, en logistique ou en transformation relient étroitement les deux pays.

 

La Manche en est le symbole

« C’est l’un des principaux corridors alimentaires d’Europe. Sa fiabilité conditionne l’accès des consommateurs, les revenus agricoles et la résilience des systèmes. »

Pour Ged Manning, la coopération réglementaire ne vise pas à affaiblir les standards, mais à améliorer leur fonctionnement. « Il ne s’agit pas de réduire la protection, mais d’éviter les doublons et d’améliorer la prévisibilité. » En clair : faire circuler la confiance autant que les marchandises.

 

L’AgriFoodTech : un terrain de convergence

Si les contraintes se sont renforcées, l’innovation, elle, s’accélère. Marie-Cécile Damave, responsable innovations et affaires internationales chez Agridées, observe depuis dix ans une montée en puissance spectaculaire de l’AgriFoodTech.

« L’AgriFoodTech couvre des technologies appliquées de l’amont à l’aval des filières », explique-t-elle : biosolutions, capteurs, robots agricoles, nouveaux ingrédients, digitalisation de la chaîne logistique…

En 2024, les investissements européens dans ce secteur ont atteint plus de 4 milliards d’euros. Le Royaume-Uni et la France figurent parmi les leaders du continent.

Mais leurs profils diffèrent. Outre-Manche, les financements se concentrent fortement sur les sciences de l’alimentation et la livraison ; en France, l’AgriTech – au plus près des agriculteurs – attire la part la plus importante des capitaux.

Pour Marie-Cécile Damave, la clé réside dans la complémentarité :

« Mutualiser nos atouts technologiques ne peut que renforcer des écosystèmes déjà performants. »

 

L’innovation comme levier de coopération concrète

Sur le terrain, cette dynamique se matérialise dans des pôles d’innovation comme AgrOnov, dirigé par Liselore Martin. Implanté à Dijon, ce pôle d’innovation en agroécologie travaille au croisement de la transition environnementale et de la performance économique.

Pour elle, les nouvelles technologies ne sont pas une couche supplémentaire : elles deviennent structurantes. Elles permettent d’optimiser l’usage de l’eau, de réduire les intrants, d’améliorer la traçabilité et de sécuriser les productions.

L’enjeu dépasse la seule productivité. Il s’agit de construire une agriculture capable d’absorber les chocs climatiques, sanitaires et économiques. La coopération franco-britannique peut y contribuer en croisant données, expérimentations et financements.

 

De la souveraineté au partenariat

Au fond, la souveraineté alimentaire franco-britannique ne se joue ni dans l’isolement ni dans la rivalité. Elle se joue dans la capacité à articuler autonomie et interdépendance.

Les contrôles sanitaires ont renforcé la maîtrise nationale. Mais ils ont aussi introduit des frictions coûteuses. L’innovation offre une voie de dépassement. Et la coopération réglementaire pourrait réduire les rigidités sans sacrifier les standards.

Dans un monde où la volatilité devient structurelle, la question n’est plus de savoir si la France et le Royaume-Uni ont besoin l’un de l’autre. La question est de savoir comment organiser cette dépendance réciproque pour qu’elle devienne un facteur de résilience.

Comme le résume Ged Manning : travailler ensemble au sein d’un système alimentaire partagé n’est pas seulement avantageux. C’est devenu central pour la solidité de nos deux pays.

 

Christophe Leschiera, Responsable Communication