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13/04/2026
« La guerre des prix », un film dans les coulisses des négociations commerciales
Avec La guerre des prix, le réalisateur Anthony Dechaux choisit de filmer cet envers du décor : les négociations commerciales entre industriels et grande distribution, là où se fixent, souvent à huis clos, les prix de notre alimentation. Pour son premier long-métrage, il signe un filmqui emprunte au thriller pour raconter l’histoire d’Audrey (incarnée par Ana Girardot), fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché de province, propulsée à la centrale d’achat de son enseigne pour y développer l’offre de yaourts bio et locaux. En salle depuis le 18 mars.
À l’origine du projet, une expérience fondatrice.
Anthony Dechaux a découvert les coulisses de la grande distribution lors d’un séminaire professionnel consacré aux négociations commerciales qu’il animait. « Je suis tombé sur un univers dont j’ignorais tout ». Ce séminaire, où se rejouaient les rapports de force entre enseignes et fournisseurs, lui a fait prendre conscience d’une réalité peu visible : la « violence » des négociations qui déterminent pourtant le prix final pour le consommateur.
Dès lors, le cinéaste décide de déplacer le regard. Un des dirigeants de l’enseigne a pris la parole et a dit : « Voilà, si on est réunis ici aujourd’hui, c’est pour savoir dans cette salle qui sont des requins et qui sont des requins tueurs, seuls ces derniers sont recherchés ».
Anthony Déchaux a alors décider de « creuser cet univers » et de ne pas réaliser un film des champs, mais un film des salles de négociation.
Raconter l’agriculture depuis l’aval
En filmant la grande distribution, La guerre des prix aborde l’agriculture autrement, non pas depuis la production, mais depuis l’endroit où sa valeur est arbitrée. Anthony Dechaux revendique cette approche systémique : « Ce qui m’intéressait, c’était les mécanismes. »
Le film met ainsi en lumière une chaîne de décisions où chaque acteur – distributeur, industriel, acheteur – est pris dans une logique économique contraignante.
Une héroïne entre deux réalités
Au cœur du film, on trouve Audrey. Chef de rayon dans un supermarché normand, fille d’agriculteurs, qui défend le bio, valorise les circuits courts, et maintient des coûts équitables entre sa centrale d’achat et les éleveurs. Promue au siège parisien pour y défendre la filière bio et locale., elle va devoir faire équipe avec un négociateur aux méthodes redoutables et se battre pour imposer ses convictions (ou tenter de le faire).
Son double ancrage prend une dimension concrète à travers la ferme d’élevage de son frère régulièrement montrée en contrepoint. Ce lien familial donne corps aux conséquences des décisions prises en centrale d’achat : d’un côté, les négociations tendues, abstraites, chiffrées ; de l’autre, une exploitation agricole confrontée aux réalités économiques.
Ana Girardot décrit cette prise de conscience : « Ça m’a ouvert les yeux sur un système » et souligne l’interdépendance des acteurs : « On comprend à quel point tout est imbriqué. »
Un huis clos sous pression
« Box de négociation surchauffé, techniques de déstabilisation, déréférencement en cas de refus de baisse des prix…, toutes les manœuvres dépeintes dans mon scénario, démarré en 2019 et peaufiné pendant quatre ans m’ont été racontées, notamment par des négociateurs vivant mal la situation », assure Anthony Déchaux.
Une critique sans désignation de coupables
Loin d’un discours militant, La guerre des prix évite les simplifications. « Je souhaite expliquer aux consommateurs comment sont fixés les prix, et leur faire prendre conscience que d’avoir toujours des prix bas demande des sacrifices quelque part et que généralement, c’est sur les agriculteurs et les plus fragiles que ça repose ».
Un premier film maîtrisé
Avec ce premier film, Anthony Dechaux réussit à rendre accessible un sujet technique.
Son parti pris -— filmer les coulisses plutôt que les symptômes – confère au film une véritable force narrative. En présentant les rouages d’un système opaque pour le consommateur, La guerre des prix invite à changer de regard, non pas sur l’agriculture seule, mais sur toute la chaîne de valeur. Car derrière chaque produit, une question demeure : qui fixe vraiment le prix et à quel coût ?