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23/01/2026
Le changement climatique va bouleverser la valeur des terres agricoles en Europe
Paradoxe du XXIᵉ siècle : alors que les sols n’ont jamais été aussi stratégiques, la valeur des terres pourrait s’effondrer dans plusieurs régions d’Europe au cours des prochaines décennies. En cause, le changement climatique qui redistribue déjà les cartes de la géographie agricole.
Longtemps considérées comme une valeur refuge, les terres agricoles pourraient perdre cette aura protectrice. Selon une carte publiée par l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), plus de 60 % des terres agricoles européennes verraient leur valeur diminuer d’ici 2100, dans un scénario climatique de fortes émissions de gaz à effet de serre (SRES A2)[1].
Le constat est brutal : dans certaines régions du sud de l’Europe, l’effondrement atteindrait 60 à 80 %, voire davantage localement, marquant une rupture historique pour des territoires façonnés par l’agriculture depuis des siècles. Cette dévalorisation n’est pas théorique. Elle reflète la capacité future, ou non, de la terre à produire durablement de la valeur économique, face à la hausse des températures, à la raréfaction de l’eau et à la multiplication des événements extrêmes.
L’Europe coupée en deux
La carte de l’AEE dessine une fracture géographique nette.
Au nord de l’Europe, le changement climatique agit, paradoxalement, comme un levier :
- Suède : +60 % de valeur des terres agricoles ou plus, grâce à un climat plus doux et à de nouvelles opportunités culturales ;
- Danemark, Finlande, Irlande, Royaume‑Uni : hausses estimées entre 40 et 60 % selon les régions.
À l’inverse, le sud de l’Europe concentre l’essentiel des pertes. L’AEE souligne que l’Italie enregistrerait la plus forte perte cumulée de valeur agricole, de l’ordre de 100 milliards d’euros, soit environ −60 %. La Grèce, le sud de l’Espagne (jusqu’à −80 %) et le Portugal figurent également parmi les régions les plus vulnérables.
Cette polarisation illustre un mécanisme simple : là où la chaleur dépasse les seuils physiologiques des cultures et où l’eau devient rare, la terre cesse d’être un atout… et devient un risque.
La France face à un déclassement agricole
La France n’est pas épargnée, mais son hétérogénéité climatique crée des situations contrastées :
- le grand Sud‑Ouest (Nouvelle‑Aquitaine, Occitanie) pourrait perdre 60 à 80 % de valeur, avec un impact sévère sur la viticulture et le maraîchage ;
- le pourtour méditerranéen afficherait des pertes comparables ;
- le Centre, l’Est et le Bassin Parisien subiraient un recul de 40 à 60 % ;
- le Nord et la Bretagne seraient relativement épargnés, avec des baisses limitées entre 0 et 20 %.
Ces projections pourraient annoncer un déplacement progressif des cultures vers le nord, déjà observé pour certaines filières, comme la vigne ou certaines céréales.
Ce que la valeur foncière révèle vraiment
Derrière ces chiffres, la valeur des terres agricoles agit comme un thermomètre économique du climat. Les modèles utilisés – souvent dits ricardiens[2] – estiment la valeur d’une terre en fonction de ses rendements futurs anticipés, intégrant implicitement l’adaptation des agriculteurs. Autrement dit, si la valeur baisse, ce n’est pas seulement parce que les rendements diminuent, mais parce que le risque devient structurel : aléas climatiques fréquents, coûts d’irrigation croissants, incertitude sur la viabilité des cultures, difficulté d’accès au crédit ou à l’assurance.
Adapter ou décliner
Faut‑il pour autant conclure à une fatalité ? Pas nécessairement. L’AEE comme la Commission européenne soulignent que l’adaptation est la clé : diversification des cultures, gestion de l’eau, sols plus résilients, infrastructures agricoles et outils assurantiels renforcés. Mais ces transformations demandent du temps, du capital et des politiques publiques cohérentes. Sans anticipation, la baisse de la valeur foncière pourrait provoquer un cercle « vicieux » : décapitalisation, abandon des terres, friches agricoles, puis perte de souveraineté alimentaire locale.
Une nouvelle géographie de la richesse agricole
Au fil des décennies à venir, la terre agricole ne disparaîtra pas, mais sa valeur se déplacera. Le changement climatique agit comme un redistributeur de potentiel productif, créant des gagnants climatiques au nord et des perdants structurels au sud.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement combien vaut la terre aujourd’hui, mais combien vaudra‑t‑elle demain, et pour qui ?
[1] N.B. : Ces projections reposent sur un scénario climatique défavorable. L’ampleur réelle des pertes dépendra du niveau d’adaptation des systèmes agricoles, des politiques publiques et de la trajectoire climatique mondiale.
[2] Un modèle ricardien cherche à comprendre comment le climat influence la valeur des terres agricoles, en partant du principe que le prix d’une terre reflète tout ce qu’elle peut produire à long terme.