3 questions à
Temps de lecture : 4 min
06/08/2026
Christophe Aubé, président et fondateur d’Agreenculture
Fils d’agriculteur, Christophe Aubé est le président fondateur de Agreenculture, une société basée à Toulouse et créée en 2016 qui développe des solutions agricoles autonomes.
1/ Au-delà du manque de main-d’œuvre, pourquoi l’agriculture de demain a-t-elle besoin d’automatisation et quelle est la promesse de Agreenculture ?
L’agriculture française et européenne est confrontée à une équation particulièrement complexe : diminution continue du nombre d’agriculteurs, pression économique sur les exploitations, nécessité de maintenir la souveraineté alimentaire et accélération de la transition agroécologique.
Par ailleurs, les pratiques agricoles se transforment vers une agriculture de précision, plus durable et plus respectueuse des sols. Dans tous les cas, qu’il s’agisse du désherbage mécanique, des interventions localisées ou encore de certaines stratégies de préservation des sols, ces pratiques demandent davantage de temps de travail et davantage de suivi technique, mobilisant davantage de données pour piloter les décisions.
Comment permettre aux agriculteurs de s’engager dans ces transformations tout en mobilisant moins de temps de travail humain ? C’est précisément là que l’autonomie prend tout son sens, pour leur libérer du temps.
On parle souvent d’autoguidage, mais celui-ci apporte essentiellement du confort. L’autonomie, elle, apporte du temps. Une machine autonome peut réaliser une tâche pendant que l’agriculteur se consacre à d’autres activités à plus forte valeur ajoutée.
Je suis également convaincu que l’avenir passera par des machines plus simples, plus légères, plus intelligentes et davantage électrifiées. Les exploitations auront besoin de solutions capables de concilier rentabilité économique, durabilité environnementale et performance opérationnelle. À l’échelle européenne, si nous voulons maintenir notre capacité de production tout en répondant aux nouveaux défis agronomiques, le déploiement massif de solutions autonomes deviendra une nécessité.
2/ Malgré les progrès de la robotique agricole, les taux d’équipement restent encore limités en productions végétales. Quelles sont les conditions nécessaires à un véritable passage à l’échelle ?
Pour accéder à un marché de masse, le premier critère est la démonstration de la rentabilité. Les agriculteurs raisonnent très naturellement en coût total de possession (achat, exploitation, maintenance, horizon du retour sur investissement…). C’est une approche extrêmement pragmatique et parfaitement légitime, valable partout dans le monde chez les agriculteurs.
Le deuxième élément est la confiance dans la solution. Ces dernières années, plusieurs acteurs de l’AgTech ont connu des difficultés importantes ou ont disparu, notamment en robotique. Chaque échec fragilise l’ensemble de l’écosystème. Lorsqu’un agriculteur investit dans un matériel, il doit être certain qu’il fonctionnera encore dans dix ans et qu’il bénéficiera toujours d’un service après-vente et de pièces détachées. Il se tourne aujourd’hui davantage vers les grandes marques d’agroéquipement pour plus de sécurité.
Enfin, le dernier critère est la durabilité : nous allons vers des machines fiables sur le long terme, à la fois plus simples et plus légères, permettant des itinéraires plus raisonnés, avec une utilisation plus intelligente des intrants et qui permettent de préserver la biodiversité. C’est le cas du strip cropping (culture en bandes) par exemple. Tout cela reste encore difficile à valoriser malheureusement pour les agriculteurs.
3/ Agreenculture est devenu un fabricant de kits de robotisation pour les agro-équipementiers. Où en est le développement de votre entreprise et quelles sont les tâches les plus indiquées pour la robotique ?
Pour transformer réellement le marché, nous croyons à l’intégration de la robotique au sein des réseaux existants de constructeurs et de concessionnaires. Ces acteurs disposent déjà d’une relation de confiance avec les agriculteurs. Notre stratégie consiste à accepter une certaine stabilité dans notre offre de produits, pour laisser le temps à ces réseaux classiques de production et distribution de bien connaître nos solutions : c’est ainsi que nous pourrons toucher un marché de masse.
Nous avons donc fait évoluer notre modèle vers la conception de kits de robotisation permettant aux constructeurs d’automatiser leurs propres machines. Nous apportons notre expertise en matière d’autonomie, de sécurité fonctionnelle, de perception de l’environnement et de supervision des missions.
Ainsi, nous avons mis en place des « challenges » où nous construisons des démonstrateurs de taille réelle sur 30 à 50 ha pour tester les modèles, avec les agriculteurs et les constructeurs. C’est ainsi que le premier robot de Kuhn avec nos solutions a été testé en 2018, et le robot de Kubota en 2025. Au total, nous avons livré cette année une centaine de boîtiers pour des machines autonomes à tous nos clients en France, aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie et en Allemagne.
La sécurité constitue un sujet central. Une machine autonome doit être capable de se positionner avec précision, de détecter les obstacles, de surveiller son environnement et de gérer les outils agricoles de manière sûre. L’intelligence artificielle apporte une valeur considérable dans la compréhension des situations rencontrées sur le terrain, mais l’objectif demeure d’assister l’agriculteur, pas de se substituer à lui dans toutes les décisions.
Parmi les tâches prioritaires pour la robotique agricole, il faut arbitrer entre les plus chronophages et les plus faciles à sécuriser. L’objectif est donc d’être le plus polyvalent possible, pour assurer un grand nombre d’heures de travail et donc une rentabilité de l’outil : désherbage mécanique et travail du sol notamment. Ensuite, avec une bonne gestion des données et des systèmes d’intelligence artificielle, il devient possible de détecter plus précocement certaines maladies, identifier les adventices, optimiser les interventions. Pour des interventions telles que le rognage de la vigne ou la castration des maïs, c’est la sécurité qu’il faut travailler en priorité. Enfin, il y a un fort besoin de main-d’œuvre en pulvérisation de verger, et ces tâches doivent être prioritaires pour la robotique.