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Temps de lecture : 6 min

06/08/2026

Aux Rencontres pour la souveraineté économique, l’agriculture renvoie la France à son défi productif

Le 23 juin 2026, les premières Rencontres pour la souveraineté économique ont interrogé la capacité de la France à transformer ses atouts en décisions industrielles, financières et agricoles. La table ronde consacrée à la souveraineté alimentaire a fait émerger plusieurs lignes de tension : effectivité des lois, compétitivité des filières, surtransposition des normes et articulation entre décisions françaises et cadre européen.

Énergie décarbonée, épargne disponible, excellence scientifique, capacités industrielles : l’ouverture des Rencontres s’est voulue résolument tournée vers les leviers dont dispose encore la France. La journaliste Mélanie Bénard-Crozat a toutefois résumé l’enjeu de la matinée en une question : il ne s’agit plus seulement de savoir si le pays possède les moyens d’assurer sa souveraineté, mais de déterminer quelles décisions permettraient de transformer ces atouts en capacités économiques effectives.

La manifestation a ainsi abordé successivement les industries stratégiques, la santé, le numérique, l’agriculture et la finance. Cette approche transversale a fait apparaître plusieurs préoccupations communes : la maîtrise des dépendances, la capacité à produire sur le territoire, l’orientation de l’épargne vers l’économie réelle et la cohérence des politiques européennes.

Dans le domaine agricole, le cadre législatif avait été posé un an plus tôt par la loi du 24 mars 2025 d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture. Celle-ci définit la souveraineté alimentaire comme le maintien et le développement des capacités nationales de production, de transformation et de distribution, tout en intégrant le soutien aux capacités exportatrices.

 

Une loi ne suffit pas à garantir la capacité de produire

Présidée par Pascal Lecamp, député de la Vienne, la table ronde a réuni Yohann Barbe, vice-président de la FNSEA, Thomas Gauthier, directeur général de la Fédération française des spiritueux, et Hervé de Lépinau, député du Vaucluse. Les échanges ont rapidement porté sur l’écart entre l’ambition affichée dans les textes et leur mise en œuvre concrète.

Pascal Lecamp, rapporteur de la loi d’orientation agricole, a rappelé que la loi pouvait fixer des priorités et faire évoluer certains cadres relatifs aux installations classées, aux réserves ou à l’installation des jeunes, mais qu’elle ne pouvait à elle seule enrayer les difficultés productives. Pour illustrer son propos, il a cité le marché des œufs : la France en produit 15 milliards par an mais en consomme 16 milliards, dans un contexte de progression de la demande. La construction de nouveaux poulaillers peut parallèlement être retardée par des procédures contentieuses, ce qui pose directement la question de la capacité à adapter l’outil de production.

Le député a également associé souveraineté et capacité exportatrice. Produire suffisamment pour exporter permet de consolider les filières nationales et leur compétitivité. Il a néanmoins pointé le retard pris dans la publication des textes réglementaires, estimant que l’absence de certains décrets d’application limitait la portée des lois adoptées.

Yohann Barbe a formulé un constat similaire et reconnu deux avancées dans la loi de 2025 : la reconnaissance de l’agriculture comme un intérêt général majeur et la mise en évidence de l’urgence du renouvellement des générations. Pour les exploitants, l’enjeu ne réside donc pas uniquement dans l’adoption de nouvelles lois, mais dans leur traduction rapide et fidèle sur le terrain.

 

Souveraineté ne signifie pas autosuffisance

Thomas Gauthier a mis en garde contre une conception de la souveraineté qui conduirait à rechercher l’autosuffisance dans toutes les productions. Une telle orientation pourrait entraîner une limitation des importations de matières premières comme le soja ou le sucre, puis susciter des mesures de rétorsion affectant les exportations françaises, notamment celles de vins et spiritueux.

Son intervention a replacé la souveraineté agricole dans un cadre commercial européen. Les États membres peuvent s’appuyer sur leurs complémentarités productives, à condition que les règles de concurrence soient comparables. Pour Thomas Gauthier, les surtranspositions françaises et certaines pratiques administratives fragilisent la compétitivité des entreprises. Il a également appelé à éviter de nouvelles hausses de fiscalité sur les spiritueux, dont la répercussion sur les prix de vente pèserait directement sur les débouchés.

Cette articulation entre production nationale, échanges commerciaux et exportation constitue l’un des principaux enseignements de la table ronde. La souveraineté alimentaire n’a pas été présentée comme une fermeture des marchés, mais comme la possibilité de conserver des filières capables de produire, de transformer et de vendre dans des conditions de concurrence jugées équitables.

 

Jusqu’où doit aller l’indépendance des agences ?

Le débat s’est ensuite déplacé vers les conditions d’autorisation des produits phytopharmaceutiques et le rôle des agences sanitaires. Hervé de Lépinau a contesté le poids accordé aux décisions d’autorités indépendantes telles que l’Anses. Selon lui, une décision technique peut engager l’avenir économique d’une filière entière, alors que les producteurs français ne disposent pas nécessairement des mêmes solutions que leurs concurrents européens. Il a plaidé pour un retour de la décision finale dans le champ politique.

Pascal Lecamp lui a opposé la nécessité de préserver l’indépendance de la science, des autorités sanitaires et des institutions publiques. Sans nier le problème des distorsions de concurrence, il a défendu une autre priorité : empêcher l’entrée sur le marché européen de produits ne respectant pas les exigences imposées aux producteurs de l’Union. Il a également souligné le rôle de la recherche agronomique et des instituts techniques dans la recherche de solutions alternatives.

Yohann Barbe a prolongé cette discussion en prenant l’exemple de l’acétamipride. À ses yeux, la question ne se limite pas à l’interdiction d’une substance pour les producteurs français : elle concerne aussi les conditions dans lesquelles des produits importés, cultivés avec des molécules interdites en France, peuvent accéder au marché européen. Il a également exprimé ses inquiétudes quant aux conséquences agricoles d’une future intégration de l’Ukraine à l’Union européenne. Pascal Lecamp a indiqué que les autorités ukrainiennes avaient conscience de ces difficultés et envisageaient un dialogue avec les organisations agricoles françaises en vue d’une intégration progressive.

La séquence s’est achevée sans gommer les divergences sur le rôle des agences et de la décision politique. Elle a néanmoins fait ressortir une demande partagée de cohérence : les exigences appliquées aux producteurs français doivent trouver leur équivalent dans les règles d’accès au marché européen.

 

Arnaud Montebourg appelle à reconstruire un projet productif

En conclusion des Rencontres, Arnaud Montebourg a consacré sa keynote au Made in France, présenté comme un pilier de la souveraineté. L’ancien ministre et entrepreneur a résumé son diagnostic en trois points : une organisation insuffisante, une tendance à considérer la production de normes comme un projet économique à part entière et l’absence de mobilisation collective autour de la production. Il en résulterait, selon lui, un recul simultané des capacités agricoles et industrielles.

Pour Arnaud Montebourg, la balance commerciale constitue le principal indicateur de la souveraineté économique. Le déficit public ne pourrait être durablement traité sans agir sur le déficit commercial et sur la faiblesse de l’appareil productif. Plutôt que de rechercher de nouvelles recettes fiscales, il a appelé à augmenter l’activité, les emplois, les salaires et le nombre d’entreprises produisant sur le territoire.

L’agriculture a occupé une place importante dans son propos. Il a évoqué l’affaiblissement de filières comme l’horticulture ou les fruits et légumes, qu’il relie notamment aux différences d’autorisation entre la France et ses voisins européens. Sa critique rejoint ainsi l’un des débats de la table ronde : lorsqu’une solution est autorisée au niveau européen mais interdite en France, les producteurs nationaux peuvent se retrouver en situation de désavantage concurrentiel au sein même du marché unique.

Arnaud Montebourg a enfin élargi son propos au financement de l’économie productive. Il a dénoncé l’orientation d’une partie de l’épargne européenne vers les États-Unis, le poids des monopoles numériques et les contraintes prudentielles pesant sur les banques européennes. Reconstruire la souveraineté supposerait, selon lui, de réorienter les capitaux vers l’économie réelle et d’accepter le coût politique de réformes susceptibles de susciter des oppositions.