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Temps de lecture : 10 min

18/05/2026

Le scénario « Afterre2050 méthanisation » : un plongeon dans la systémie

Alors que la méthanisation occupe une place croissante dans les débats sur les transitions agricole et énergétique, les scénarios structurants dédiés à cette filière restent rares. À ce titre, le travail mené par Solagro dans le cadre du scénario Afterres2050 méthanisation, édité en mars 2026, mérite une attention particulière, indépendamment des questions qu’il suscite.

Afterres2050 : un scénario utile dans un paysage encore trop pauvre

Les premiers scénarios Afterres2050 se sont inscrits, dès 2010, dans une démarche prospective globale, visant à explorer les conditions d’une neutralité climatique en 2050, en intégrant agriculture, alimentation, énergie et usages des sols. Il s’agit d’un scénario de cohérence entre ces différents secteurs, fondé sur des hypothèses explicites et s’appuyant lui-même sur les travaux de Négawatt (association française spécialisée dans l’énergie et la transition énergétique). Dans ce cadre, Afterres2050 méthanisation analyse le biogaz comme un outil possible de transition, dont la pertinence dépend étroitement des systèmes agricoles auxquels elle est adossée.

Dans un contexte où les décisions publiques et privées sur les questions énergétiques et agricoles manquent parfois de boussole à moyen et long terme, l’existence même d’un tel scénario constitue déjà une contribution utile au débat.

Méthanisation et transition agroécologique : une vision systémique assumée

L’un des apports majeurs du travail de Solagro réside dans sa vision systémique de l’agriculture, dans laquelle la méthanisation n’est pas envisagée comme une activité autonome, mais comme une fonction intégrée au fonctionnement des exploitations et des territoires.

Le scénario Afterres2050 méthanisation repose sur une évolution profonde des systèmes agricoles : diversification des rotations, couverture des sols, réduction de la dépendance aux intrants de synthèse, évolution des régimes alimentaires et des cheptels. Dans cette perspective, la méthanisation joue plusieurs rôles complémentaires :

  • Valorisation des effluents et coproduits agricoles,
  • Contribution à la gestion de l’azote via le digestat,
  • Incitation à l’introduction de cultures intermédiaires,
  • Sécurisation partielle du revenu dans des systèmes plus exposés aux aléas.

Cette approche permet de poser une question centrale, souvent éludée dans les débats techniques : la méthanisation est-elle cohérente avec les systèmes agricoles qu’elle accompagne ? Solagro répond clairement par l’affirmative, à condition qu’elle soit pensée et conçue comme un levier agroécologique, et non comme un moteur de spécialisation ou d’intensification.

Cette vision constitue à la fois la force et la limite du scénario : elle donne du sens, mais suppose des transformations structurelles qui dépassent largement la seule filière biogaz.

Méthanisation et transition énergétique : un rôle ciblé mais stratégique

Sur le plan énergétique, Afterres2050 méthanisation s’inscrit dans une logique de sobriété et de réduction des consommations, avant même celle de substitution. Le biométhane n’y est donc pas appelé à remplacer massivement le gaz fossile, mais à contribuer de manière ciblée à un mix énergétique profondément transformé.

La valeur stratégique de la méthanisation tient ici à plusieurs caractéristiques spécifiques :

  • Production d’une énergie stockable et pilotable, complémentaire des énergies renouvelables électriques ;
  • Mobilisation d’infrastructures gazières existantes ;
  • Capacité à répondre à des usages difficiles à électrifier (industrie, poids lourds, tracteurs…).

Le scénario de Solagro assume cependant un potentiel de production de biogaz et d’utilisation de la biomasse agricole volontairement encadré,

D’un point de vue économique, cette approche invite à déplacer le débat : il ne s’agit pas tant de maximiser des volumes que l’utilité systémique du biométhane, en articulation avec les autres vecteurs énergétiques.

Gouvernance, partage de la valeur et externalités positives

Un autre apport notable d’Afterres2050 concerne la gouvernance de la filière méthanisation et le partage de la valeur créée. Solagro insiste sur la centralité des agriculteurs et des agricultrices, non seulement comme fournisseurs de biomasse, mais comme acteurs économiques à part entière de la production énergétique, en témoignent les retours d’expérience d’agriculteurs méthaniseurs qui ponctuent le rapport.

Dans cette logique, les projets à gouvernance agricole ou territoriale sont privilégiés, car ils permettent une meilleure répartition de la valeur, un ancrage local des décisions, et une plus forte acceptabilité sociale.

Enfin, le scénario propose une quantification des externalités positives générées par la méthanisation agroécologique : réduction des émissions de gaz à effet de serre, amélioration de la qualité de l’eau, substitution aux engrais de synthèse importés, création d’emplois non délocalisables. Cette valeur, estimée entre 35 et 86 €/MWh selon les hypothèses, constitue un élément particulièrement intéressant du débat économique, au regard du manque de compétitivité de la filière biogaz par rapport au gaz fossile.

Elle pose une question de fond : comment transformer ces externalités positives en revenus effectifs pour les acteurs agricoles, via des mécanismes de marché, de certification ou de régulation adaptés ?

Une lecture entrepreneuriale et économique

Le scénario Afterres2050 méthanisation appelle plusieurs discussions.

La méthanisation ne peut être évaluée uniquement à l’aune de son coût énergétique, mais doit être intégrée dans une économie élargie, tenant compte des impacts agronomiques, environnementaux et territoriaux. En particulier dans un contexte de décisions d’investissement engageantes sur plusieurs décennies.

Cependant, le scénario repose sur des hypothèses de transformations structurelles (évolution rapide des productions, des régimes alimentaires et des systèmes d’exploitation) qui challengent la capacité d’adaptation économique des exploitations dans un contexte déjà fortement contraint. Il interroge également la dimension entrepreneuriale du métier et la capacité des chefs d’entreprise agricole à s’approprier ces trajectoires, sans que le scénario se transforme en norme prescriptive.

La clé de cette équation complexe (entre planification et liberté d’entreprendre) réside probablement dans la conception de signaux économiques clairs, stables et incitatifs, notamment autour de la valeur carbone, permettant aux chefs d’entreprise agricole de faire des choix rationnels d’investissement et d’organisation.

Le travail de Solagro et ses dix-sept propositions offrent une base solide pour penser la méthanisation comme un choix économique et agricole structurant. Si un tel prisme était choisi pour structurer la filière méthanisation en France, l’enjeu serait de traduire ces visions systémiques en cadres économiques incitatifs, compatibles avec l’esprit d’entreprise agricole, la diversité des territoires et la réalité des marchés.