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19/10/2026
Produire, protéger, rémunérer : l’agriculture peut-elle être sur tous les fronts ?
Peut-on concilier production durable, protection de l’environnement et juste rémunération des agriculteurs ? C’est autour de cette question que s’est articulé le débat citoyen de l’Assemblée des idées consacrée à l’agriculture, organisée le 13 octobre 2026 à l’Assemblée nationale par sa présidente Yaël Braun-Pivet. Le débat a réuni trois intervenants : Cécile Béliot-Zind, directrice générale du groupe Bel, Sophia Majnoni, déléguée générale de la FNAB, et Sébastien Windsor, agriculteur, président de Chambres d’agriculture France. Les échanges ont abordé les différents enjeux qui traversent le monde agricole, ainsi que les conditions nécessaires pour tendre vers un modèle conciliant ces exigences.
Aujourd’hui, l’agriculture doit répondre à plusieurs objectifs : assurer la production alimentaire, accélérer la transition agroécologique et permettre la juste rémunération des agriculteurs français. Bien que complémentaires, la conciliation de ces objectifs peut rapidement se heurter à des difficultés sur le terrain. En effet, alors que les exploitations subissent les conséquences de violents aléas climatiques et que les attentes environnementales évoluent, la question du prix de l’alimentation continue d’occuper une place centrale. Cela amène à plusieurs questionnements : comment changer les pratiques agricoles tout en maintenant une production suffisante ? Qui doit financer la transition écologique et en accepter le coût ? Quel serait le modèle agricole de demain, celui vers lequel se tourner pour accorder souveraineté alimentaire, viabilité économique, protection de l’environnement et accessibilité à une alimentation saine ? C’est en ce sens que Cécile Béliot-Zind, Sébastien Windsor et Sophia Majnoni ont partagé leurs expériences et leurs approches afin d’alimenter le débat sur la conciliation de ces impératifs : produire, protéger et rémunérer.
La transition écologique est souhaitée par tous, mais reste un défi pour de nombreux agriculteurs qui doivent adapter leurs pratiques tout en garantissant la solidité financière de leurs exploitations. Sébastien Windsor a mis l’accent sur les difficultés liées aux récents aléas climatiques qui affectent la rentabilité des fermes, jointes au manque de financements des efforts environnementaux, tels que les MAEC ou la démarche de Haute Valeur environnementale. Selon lui, cette transition ne pourra pas se faire au détriment du revenu des agriculteurs, qui doivent être capables de vivre de leur travail tout en continuant à produire. Il a ajouté que « sans accompagnement économique suffisant, les efforts environnementaux ne seront perçus que comme des contraintes supplémentaires » susceptibles de fragiliser encore davantage les exploitations. Une autre difficulté viendrait de la forme inadaptée des politiques publiques agricoles. Sophia Majnoni a estimé que ces politiques publiques sont trop fragmentées, elle prend notamment l’exemple de la PAC qui n’aurait été conçue que pour produire et rémunérer. Elle a ainsi appelé à « repenser les aides actuelles pour qu’elles ne financent pas des pratiques agricoles ponctuelles, mais bien de véritables changements de système agricole », de manière à accompagner durablement la transition écologique. Cécile Béliot-Zind a rejoint l’idée que les agriculteurs doivent bénéficier des outils économiques nécessaires et d’un revenu décent pour s’engager dans la transition. Concilier production et protection de l’environnement implique donc de soutenir les agriculteurs sur le long terme afin que cette transition soit viable, plutôt que contraignante, et ainsi tendre vers un modèle plus résilient.
De ce fait, la question est de savoir comment financer de nouvelles pratiques sans fragiliser les exploitations ou rendre l’alimentation inaccessible aux consommateurs. D’après Sébastien Windsor, la responsabilité de cette transition ne peut reposer sur les agriculteurs seuls. Selon lui, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer en accompagnant les efforts environnementaux ou en donnant un accès privilégié à certains marchés. Il a toutefois souligné la nécessité que les consommateurs sachent reconnaître ces efforts et consentent à payer un produit de qualité. Cécile Béliot-Zind a partagé l’idée que la responsabilité de rémunération doit être commune à tous les maillons de la chaîne agroalimentaire. Elle a expliqué que le groupe Bel ne paie pas le lait au prix du marché actuel, mais rémunère les éleveurs en prenant en compte leur coût de production et le coût du travail, ajoute des primes à la transition écologique proportionnellement à leur engagement environnemental. Autrement dit, l’entreprise a un rôle financier à jouer dans cette transition tout en conservant un potentiel d’innovation et d’investissement suffisant. Bien que l’industrie se doit de proposer non pas des « calories vides » mais des produits sains et attractifs, elle a néanmoins appuyé sur la responsabilité économique des consommateurs. Selon elle, « les classes moyennes aujourd’hui en France peuvent payer une alimentation saine et durable » ; ce serait aussi à eux d’ajouter les quelques centimes supplémentaires pour mieux rémunérer les agriculteurs. Ainsi, le débat en vient également à soulever la situation de précarité alimentaire en France. À ce sujet, plusieurs pistes ont été évoquées : Sophia Majnoni a notamment mentionné la possibilité de taxer ou d’aider les produits en fonction de leur qualité nutritive. Elle a aussi soutenu la mise en place de chèques alimentaires fléchés vers des produits sains afin d’aider les plus en difficulté, une idée que rejoint Cécile Béliot-Zind. De cette manière, la responsabilité du financement de la transition écologique s’en trouverait généralisée à l’ensemble de la filière alimentaire, du producteur au consommateur, en passant par les pouvoirs publics.
Il s’agit alors de choisir quel monde agricole nous voulons pour demain. Il est ressorti des débats qu’un des objectifs clé serait de redéfinir les priorités de la production agricole. Pour Sébastien Windsor, cela passerait par l’accompagnement des projets de souveraineté alimentaire qui pourraient être générateurs de production, de revenu supplémentaire pour les agriculteurs et une forme de progrès environnemental. Mais cela passerait aussi par une protection de la production française face aux importations. Il a particulièrement insisté sur la nécessité de mettre en place des clauses miroir, afin de « garantir une réelle réciprocité des normes entre les produits français et les produits issus d’importation et d’éviter les distorsions de concurrence ». Sophia Majnoni a complété ce propos en pointant l’importance de repenser le modèle agricole français et européen en choisissant comment et pourquoi nous produisons. Elle a ainsi posé la question à l’assemblée, « Avons-nous envie de destiner notre production à l’export ou de nourrir la population française ? ». En cohérence avec ce propos, elle a souligné l’importance de l’agriculture biologique en tant que modèle peu exportateur, viable économiquement et respectueux de l’environnement. Cela fait écho à la question de l’importance du maintien de l’élevage, qui pourrait éviter la spécialisation des territoires, diversifier les systèmes agricoles et redynamiser les zones intermédiaires françaises. Un autre objectif serait de préparer l’avenir du monde agricole, notamment en organisant au mieux la transmission des exploitations. Les pistes envisagées seraient de prévoir des niveaux d’investissement suffisant pour installer les jeunes agriculteurs et d’accompagner les initiateurs de projets dans leur démarche. C’est d’ailleurs l’objectif du nouveau guichet de France service agriculture (opérationnel à compter du 1er janvier 2027), comme l’a relevé Sébastien Windsor. Le but serait également que l’agriculture prenne en main les questions de communication et de sensibilisation, un sujet dont devra s’emparer l’éducation nationale d’après Sophia Majnoni. Cela permettrait de sensibiliser les jeunes aux enjeux agricoles en établissant un lien direct avec l’alimentation, par le biais de sorties scolaires dans des exploitations agricoles ou des actions d’orientation vers les métiers du secteur.
In fine, le débat a montré qu’accorder production agricole, protection de l’environnement et juste rémunération des agriculteurs nécessite la mobilisation de l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire. En revanche, une responsabilité collective ne signifie pas une responsabilité égale. Les pouvoirs publics, les agriculteurs, les entreprises agroalimentaires et les consommateurs ne disposent pas des mêmes moyens financiers et des mêmes leviers d’action. Il en va donc de s’interroger sur la répartition des efforts de contribution portée par chacun afin d’actionner cette transition de manière durable et résiliente, de sorte qu’elle ne fragilise pas davantage les producteurs et les ménages les plus en difficultés. Au-delà de l’aspect financier, c’est le modèle agricole et agroalimentaire dans son ensemble dont il est question. Le débat a abouti à l’idée que notre société n’a pas d’autre choix que de concilier produire, protéger et rémunérer. Les principaux leviers à notre disposition pour accélérer la transition écologique seraient de reconsidérer les politiques publiques actuelles, les modes de rémunération et notre rapport à l’alimentation.