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Temps de lecture : 3 min

25/03/2026

De l’A64 à RURAL : Jérôme Bayle, nouveau visage du monde agricole

Édouard Bergeon, réalisateur de la fiction « Au Nom de la Terre », revient avec Rural un documentaire sur le monde agricole co-écrit avec François Purseigle, directeur et professeur de sociologie à l’INP Agro Toulouse, après avoir suivi pendant près d’un an le parcours de Jérôme Bayle. Cet agriculteur du Sud-Ouest est devenu une figure emblématique du nouveau mouvement porté par l’association des « Ultras de l’A64 ». Rural est un film authentique, révélateur des crises qui traversent le monde agricole aujourd’hui. L’avant-première du 11 février 2026, suivie d’un temps d’échanges, animé par Pierre Compère, a rassemblé Jérôme Bayle, Édouard Bergeon mais aussi Marc Fesneau, député et ancien ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire (MASA), Yohann Barbe, président de la Fédération Nationale des Producteurs Laitiers (FNPL) et Thierry Cotillard, président du Groupement Mousquetaires, partenaire du documentaire.

Jérôme Bayle : nouveau porte-parole asyndical du monde rural

Jérôme Bayle, agriculteur en polyculture-élevage, en Haute-Garonne, au pied des Pyrénées, s’est fait connaître au moment de la forte mobilisation du secteur agricole fin 2023 – début 2024. Ces mobilisations, généralisées à l’échelle européenne, sont rapidement interprétées comme une critique générale de la manière dont le secteur agricole est traité par les pouvoirs publics[1]. Dans le Sud-Ouest, il s’agissait de protestations spécifiques pour sensibiliser l’opinion publique aux difficultés financières que rencontrent les éleveurs avec l’émergence de la maladie hémorragique épizootique (EHD). Face à un manque de soutien des syndicats historiques, les agriculteurs mobilisés se sont rassemblés au sein de l’association des « Ultras de l’A64 » qui se revendique apolitique et asyndical. Ce mouvement est né à l’issue du premier blocage, en 2024, à Carbonne sur l’autoroute reliant Toulouse à Bayonne. Au regard de la diversité des modèles d’agriculture, celui qui incarne le modèle de l’exploitation familiale extensive, souhaite identifier un dénominateur commun qui permet de rassembler tous les agriculteurs. Cette initiative prend rapidement une autre tournure lorsque pour la première fois une liste indépendante «­ Unis pour notre avenir », issue de l’association des « Ultras de l’A64 », remporte les élections de la Chambre d’agriculture de Haute-Garonne, avec 41,06 % des voix. Ce mouvement interroge finalement sur la représentativité des syndicats agricoles majoritaires en France et la défiance croissante envers le syndicalisme traditionnel.

 

Rural, révélateur des tensions d’un modèle agricole en mutation

Les limites de la PAC face à une diversité de modèle d’agriculture

Le documentaire met en lumière une tension plus structurelle que conjecturelle, qui interroge la pertinence d’une politique agricole commune uniforme, confrontée à une diversité de modèles agricoles, entre agricultures familiales, modèles plus intensifs, territoires de montagne ou grandes plaines céréalières. Les échanges suggèrent de donner davantage de pouvoirs décisionnels aux territoires afin de permettre une meilleure adéquation des soutiens. Face à la perte de compétitivité, plusieurs intervenants s’interrogent sur le poids des normes et de la mondialisation, qui compromettent la pérennité d’une agriculture ancrée dans les territoires.

 

Un meilleur partage de la valeur via les normes et la contractualisation ?

Après la projection du film, différents leviers sont évoqués pour pallier les difficultés de revenus rencontrées par les agriculteurs, l’enjeu étant de couvrir à minima les coûts de production. Les normes ne sont pas contestées dans leur principe et même revendiquées comme un marqueur de qualité et de durabilité. En revanche, les intervenants se sont accordés à préciser que ce poids ne peut être porté uniquement par les agriculteurs. Les normes comme le risque doivent être partagés avec la grande distribution notamment, via la contractualisation pour sécuriser les volumes et les prix. Mais cette démarche ne sera pas suffisante sans l’implication de l’ensemble des maillons de l’amont à l’aval. La structuration des débouchés, en particulier via la restauration collective et une commande publique adaptée, constitue un autre levier stratégique pour stabiliser les revenus et orienter davantage la vente dans les territoires.

 

Intégration du consommateur dans la boucle ?

Ce documentaire est révélateur d’une perte de reconnaissance du monde agricole par les pouvoirs publics et les consommateurs. Les échanges se sont orientés sur le paradoxe du consommateur qui oscille entre attentes sociétales et arbitrage économique. Pour pallier cet écart, l’éducation alimentaire apparaît comme un levier indispensable pour éclairer le consommateur sur l’origine, la clarification des labels mais aussi la connaissance des produits dans leurs qualités nutritionnelles et leur saisonnalité. Il a notamment été suggéré de réintroduire des cours de cuisine dans les parcours éducatifs[2].

 

Conclusion

Ce film donne un visage concret aux mondes agricoles et ruraux oubliés, jusque-là faiblement documentés, tout en soulignant les fragilités économiques et sociales des exploitations agricoles qui évoluent dans ces milieux. Pour autant, il se conclut sur une perspective de transmission, transmission du goût du métier, mais aussi transmission générationnelle. Une manière de rappeler que l’enjeu n’est pas seulement celui de la survie économique, mais aussi celui du renouvellement et de l’attractivité du secteur. Après un Salon International de l’Agriculture 2026 particulièrement morose, ce film prend une place toute particulière. Il s’inscrit au cœur des débats sur la PAC, de la souveraineté alimentaire et de la place des agriculteurs dans la chaîne de valeur, incitant à suivre de près les évolutions et les trajectoires à venir.

 


[1] Läpple, D., Thoyer, S., Van den Boreck, G., Lécole, P., Sok, J., de Mey, Y. (2026) Famers’ Voices in European Protests : Diverse Complaints Emotional Tones, and Policy Responses. Food Policy

[2] Comme proposé d’ailleurs dans la proposition de loi n°2091 de la 17ème législature de la député Olivia Grégoire adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 16 février 2025 et visant à créer à titre expérimental une éducation à l’alimentation obligatoire.