Agridées

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3 questions à

Temps de lecture : 5 min

28/01/2022

Adrien Montefusco

Dans un contexte de crise de la filière porcine, 3 questions à Adrien Montefusco, éleveur de porcs dans sa ferme finisterienne et communicant à la plume affutée sur les réseaux sociaux sous le pseudo Luna De Kereonnec

1/ En tant qu’éleveur, comment vivez-vous cette situation de crise ?

Vaste sujet… Nous sommes dans une situation où on subit ce qu’on appelle l’effet ciseau, c’est à dire un prix d’aliment élevé (le plus haut qu’on ait jamais connu) et un prix du porc assez bas. Autrement dit on est payé à 1,25 €/kg (prix MPB) pour un prix de revient moyen qui doit se situer vers 1,50 €/kg voire 1,55 €/kg, sachant que la charge alimentaire représente entre 65 et 75 % de nos charges selon les élevages. Donc effectivement ça commence à tirer sur les trésoreries. Si moi j’ai la chance d’avoir débuté la crise avec un peu de trésorerie d’avance, ce n’est pas le cas de nombre de mes collègues qui sont déjà dans le rouge. Pour donner une idée, cet écart de prix représente 100 000 euros pour un élevage de 250 truies sur une période de 6 mois !

Concernant le prix d’aliment, il suit évidemment le prix des céréales et du soja, sachant qu’il y a une corrélation très forte avec le prix de l’énergie (gaz et pétrole). Nos coopératives et fournisseurs d’aliment du bétail (pour ceux qui le peuvent) mettent en place temporairement des mécanismes d’aide pour limiter la hausse, mais elle est inévitable et risque d’être durable avec des prix de céréales engagés pour la récolte 2022 sur la même tendance que 2021.

Le prix du porc à 1,25 €/kg n’est pas un mauvais prix pour un mois de janvier (on est historiquement souvent autour des 1,15 €/kg), mais clairement il ne couvre pas nos charges. En fait le marché du porc européen est saturé par la production espagnole qui ne bénéficie plus des importations chinoises. Ces excédents sont stockés en frigo, mais ce sont des cochons qui vont encombrer le marché pour quelques mois encore, même si la Chine revenait aux achats.

Dans certains pays européens, au travers d’un plan Covid, les éleveurs ont bénéficié d’aides conséquentes. Nos organisations professionnelles œuvrent auprès de l’Etat français pour que ces aides viennent soutenir également notre filière.

2/ Que pensez-vous des promotions dans la grande distribution dans ce contexte de difficulté pour les éleveurs ?

Il y a eu quelques mouvements syndicaux notamment contre les promos à 2€/kg sur le porc en GMS. Je suis toujours partagé là-dessus.

D’un côté, en période de crise, les promos sont un levier indispensable pour garder de la fluidité et maintenir le prix au MPB (Marché du Porc Breton). C’est certain qu’à ce prix-là personne ne gagne sa croûte, du moins j’imagine…, disons que c’est un mal nécessaire.

D’un autre côté évidemment ces promos, surtout lorsqu’elles se répètent toutes les 2 ou 3 semaines, et qu’elles deviennent une habitude commerciale, déconnectent complètement le consommateur du prix réel du produit… mais on n’est plus dans la même logique de promo !

A priori Egalim 2 devrait répondre en partie à la situation avec des contrats qui pourraient intégrer un prix évolutif indexé sur le coût de l’aliment du bétail, reste à voir dans la réalité comment ces contrats prendront forme.

L’autre partie du problème c’est la régulation de la production européenne, en particulier en Espagne et en Allemagne. Je pense que c’est irresponsable d’avoir laissé la production se développer de la sorte (+25 % en 7 ans pour l’Espagne), surtout lorsqu’une grande partie du volume exporté (57 % en 2020 pour l’Espagne) repose sur la Chine, boostée par un effet d’aubaine lié à la FPA (Peste Porcine Africaine) qui a sévi là-bas.

3/ En tant qu’éleveur vous devez également faire face aux attentes sociétales concernant le bien-être animal ou les modes de productions durables, quel est votre regard sur ce sujet ?

Tout d’abord, en 20 ans de métier, je trouve que l’élevage et la filière en général ont fait des efforts considérables pour prendre en compte les attentes sociétales, sur notre impact environnemental, sur la traçabilité et la sécurité sanitaire (antibiotiques) de notre production et sur le bien-être animal.

On ne se rend pas forcément compte du chemin parcouru, par manque d’information ou d’objectivité, je ne sais pas, peut être aussi, parce que la société évolue dans un temps qui n’est pas celui de l’agriculture et de l’élevage. On peut regretter aussi que tous ces efforts ne soient pas justement rémunérés.

Il y a beaucoup d’initiatives personnelles sur le terrain, émanant des agriculteurs, des coopératives, des organismes professionnels. Les attentes sont tellement diverses qu’il est difficile d’y répondre d’un bloc, et elles sont parfois paradoxales… mais ça cogite, ça teste, ça valide, ou pas… Il suffit de suivre les @fragritwittos (association d’agriculteurs communiquant sur Twitter ) pour s’en rendre compte. Même moi j’en apprends tous les jours !

Pour ma part je me suis penché sur l’arrêt de la caudectomie (raccourcissement de la queue des cochons). Cela fait 3 ans que je réalise des essais avec ma coopérative, et un an que l’INRAE s’y est greffé par la collaboration de Celine Tallet en sa qualité d’éthologue. C’est une problématique qui peut paraître simple, mais la multiplicité des facteurs relatifs à la caudophagie rend son application très complexe en élevage. Si notre travail n’a pas encore abouti à des résultats complètement satisfaisants, cela m’a apporté beaucoup de connaissances sur le comportement social des porcs. Ça a également débouché sur d’autres pratiques comme la sociabilisation précoce des porcelets et qui manifestement va dans le sens du bien-être animal.

Cette collaboration avec Celine Tallet a débouché aussi sur une chronique quinzomadaire (« à peu presque ») le #BAbaducochon au travers duquel nous partageons et vulgarisons sur Twitter nos connaissances sur le porc « en longe, en lard et en travers ». C’est un chouette rapprochement entre le monde de la recherche et celui « du terrain » en élevage, deux mondes qui au final collaborent trop peu !